[Chronique] Syncopation, d’Anna Zabo

Qui fait le #RainbowChallenge2020 de Cordélia? J’ai justement quelques titres LGBT+ qui languissent dans ma PAL, et ça me motive pour les lire sans plus attendre!

(Visuel par Cordélia)

On commence avec Syncopation, que je vais placer dans la catégorie 4, Let’s have a kiki. C’est le premier tome d’une série de 3 romans centrés sur un groupe de rock queer, Twisted Wishes. Pas que leurs orientations sexuelles définissent leur musique, mais ça concerne tous les membres et ils ne s’en cachent pas; on pourrait dire que ça a un impact sur leur image, leur message, le type de communauté dont ils vont s’entourer.

Ce premier tome débute sur une crise : alors que Twisted Wishes rencontre enfin le succès, en plein milieu d’une petite tournée qui va déterminer leur avenir, le batteur s’engueule avec le chanteur et leader, Ray Van Zeller, et quitte le groupe. Leur seule solution pour continuer? Lui trouver un remplaçant illico.

Entre en scène Zavier Demos, un ancien camarade d’école de Ray et Dom (le guitariste). Un peu plus âgé qu’eux, il a, à l’époque, rejeté l’offre de devenir membre du groupe pour une place au prestigieux conservatoire de Juilliard et une carrière en orchestre symphonique. Or, après une relation BDSM qui a mal tourné, le voilà sans travail. L’annonce de Twisted Wishes tombe à point nommé…

J’ai presque tout aimé de ce roman. Tout le groupe est d’emblée très attachant, chacun avec sa personnalité bien spécifique. Ray, écorché vif, qui oscille entre ses doutes et sa vision. Dominic, le twink discret qui, sur scène, se transforme en Domino, une sorte de personnage gothique maquillé et tout de noir vêtu. Mish, protectrice et féroce, qui alterne entre les jurons et les termes affectueux.

Et bien sûr, Zavier… Ah! Zavier… Superficiellement, on pourrait dire que c’est lui qui correspond le plus au héros de romance habituel. Beau, talentueux, populaire, sûr de lui, dominant. Sauf que Zabo l’a écrit d’une façon qui n’a rien d’habituel, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il est pansexuel et aromantique (j’y reviendrai). Et, s’il est dominant sexuellement — ce livre contient des scènes de BDSM d’intensité faible à moyenne —, il n’a rien de contrôlant le reste du temps, et reste toujours soucieux du consentement de son partenaire. Il se considère d’ailleurs comme un « service top », soit qui met l’emphase sur la réalisation des désirs du soumis.

En fait, j’ai adoré la façon dont sa dominance était intégrée à sa personnalité, mais pas dans le sens classique d’un pouvoir qu’il a ou cherche à exercer sur les autres. Simplement, il est l’homme maîtrisé, solide, au tempérament égal, qui va permettre à Ray de lâcher prise, de s’évader temporairement de ses responsabilités et de ses difficultés en prenant les rênes, le temps d’une scène kinky ou dix…

Et ce qui est très réussi, c’est qu’on ne voit pas seulement ça à travers ses actions, mais dans tout son point de vue. C’est un livre écrit à la troisième personne, en focalisation interne alternée entre Ray et Zavier, comme le veut la tradition en romance. En apparence, le style est direct et efficace… En réalité, il sert subtilement à la caractérisation de nos deux héros!

Les parties racontées du point de vue de Ray sont plus nerveuses, plus émotionnelles, plus brutes et explosives. Celles de Zavier, au contraire, expriment le calme, la fluidité, la délibération.

Et cette maîtrise de l’écrit ne profite pas juste aux personnages, mais aussi au décor : le rock. J’ai lu des romances où le rock n’est vraiment qu’un prétexte pour avoir un héros célèbre et débauché… Ici ou là, waouh, il est trop beau avec une guitare, mais, en gros, on dirait plus que la musique est un hobby du dimanche que son métier ou sa passion. Bref, je suis souvent déçue.

Pas cette fois. L’ex-ado fan de rock que je suis a été comblée. On est au cœur du quotidien du groupe, entre les répétitions studio, déterminer la set list, les concerts — j’aurais voulu y être! —, les lignes d’autographes, l’autocar de tournée, les quelques hôtels au milieu… Surtout, on sent la musique avec Ray et Zavier, on la sent physiquement, sensuellement, instinctivement, comme le rock est censé l’être.

Ce qui m’a moins plu, maintenant. D’abord, un détail : il fallait un antagoniste à l’histoire, alors il y en a un. Sauf qu’il est détestable du début à la fin, ce qui crée peu d’enjeux émotionnels pour la lectrice.

D’un côté, j’ai apprécié qu’on aborde le sujet de la violence et de la manipulation psychologiques. De l’autre, je trouve qu’on y reste extérieure, ne voyant que trop bien la façon dont ce connard abuse Ray — et, donc, pour le coup, on éprouve une sorte de distance vis-à-vis de ce dernier, voire un agacement devant son aveuglement.

Deuxièmement, et pas mal plus important… l’aromantisme de Zavier. Là aussi, je ne suis pas que critique et je salue l’intention de l’auteurice. Notamment, l’idée que Zavier allie aromantisme et « zedsexualité » (ou allosexualité). Ça évite la confusion courante entre aro et ace et, en particulier, la réduction de l’aromantisme à l’asexualité.

À ma connaissance, Zabo n’est pas aro iel-même. Quant à moi… je n’ai pas tranché; au mieux, je suis quelque chose comme grey-aro. Je ne prétends certainement pas avoir une position d’autorité concernant l’aromantisme et, à vrai dire, j’ai voulu lire Syncopation dans un effort de mieux comprendre ce phénomène.

Sauf que j’ai lu beaucoup d’autres ressources et témoignages en même temps et, après une période d’intense confusion, j’ai l’impression d’avoir enfin compris (et délimité les contours de ce avec quoi je m’identifiais), et ce roman fait, à mon sens, plutôt partie des facteurs de confusion que d’éclaircissement.

En gros, une personne aromantique ne ressent pas de désir romantique pour quiconque. Toute la difficulté consiste à définir ce qu’est un « désir romantique », surtout si on le sépare de toute composante sexuelle. Personnellement, j’ai souvent défini une relation romantique comme de l’amitié + du sexe; or, c’est exactement ce que Zavier développe avec Ray…

Ce qui m’a irritée avec Zavier, qui a par ailleurs l’air si intelligent, c’est qu’à chaque fois qu’il évoquait la romance — ce fameux désir qui lui était étranger —, il la réduisait à ses éléments les plus superficiels et stéréotypés. Zavier ne comprend pas pourquoi les couples s’offrent des fleurs; donc il est aromantique. Il n’a pas envie d’un dîner aux chandelles; donc il est aromantique. Quel raisonnement ridicule!

Personnellement, j’ai jamais reçu de fleurs ni eu de dîner aux chandelles dans aucune de mes relations amoureuses! Et j’ai pas envie de ça non plus. Et puis, doit-on rappeler qu’on offre aussi des fleurs à ses parents, à ses profs, à ses collègues? Ce n’est pas estampillé « romantique » autant que « j’ai pas d’imagination »…

Pareil avec l’idée de tomber amoureux. Zavier est convaincu qu’il n’est jamais tombé amoureux et qu’il ne le souhaite pas, parce que sa vision de l’amour… est en fait celle d’une relation toxique. Alors, je peux comprendre ce genre de discours chez de jeunes gens sans expérience; mais sous la plume d’un auteurice de romance, en plus, dont je suis sûre qu’iel se tient très loin de ce genre d’histoires…

C’est soit de la mauvaise foi, soit un recrachage naïf, sans digestion, d’aromantisme 101. Car bien sûr qu’il y a des aros qui pensent et ressentent ça! C’est même, je peux en témoigner, ce qu’on trouve le plus vite et le plus facilement quand on commence à se renseigner. Mais, pour le coup, c’est complètement incohérent avec le reste du personnage de Zavier. Son aromantisme a l’air arbitrairement plaqué sur lui, non authentique.

D’autres lecteur-ices aro ont eu l’air satisfaits de la rep, jusqu’à l’épilogue. Parce que l’épilogue est celui d’une romance, et que ça trahissait selon eux l’aromantisme de Zavier. Pour moi, c’est un poil plus complexe. Pour commencer, ça dépend de quelle partie de l’épilogue on parle, mais je ne peux pas en dire plus sans spoiler.

Spoilers (déroulez en cliquant sur le triangle)

S’il s’agit du fait que Zavier a acheté des fleurs pour Ray, oui, c’était grossier et inutile. Je confirme qu’on peut très bien vivre une relation amoureuse sans fleurs; c’est beaucoup plus une question de goût personnel que de romance. On dirait que son éditeur a fait pression sur Zabo pour qu’iel rajoute de l’eau de rose (ou pas, mais ça semble artificiel).

S’il s’agit du fait qu’ils sont mariés… Au contraire, j’ai bien aimé le fait qu’on mette le mariage en avant pour des raisons pragmatiques, et non sentimentales ou symboliques. C’est comme un clin d’œil à la revendication du mariage gay, qui a ses racines dans l’épidémie de VIH, et n’est donc pas une simple demande d’assimilation. Ça rappelle enfin qu’on peut être aro et dans une relation qui, de l’extérieur, paraîtra romantique.

 
Pour ma part, je ne vois pas de contradiction entre le Zavier du roman et celui de l’épilogue. J’en vois plutôt entre ce que Zavier dit et ce qu’il fait. Il dit qu’il est aromantique. Il dit que la romance ne l’intéresse pas — mais, aussi, il la réduit à quelques clichés stupides. Il dit qu’il ne peut pas aimer — mais, aussi, il réduit l’amour à une passion toxique.

Mis à part ça, ses actions et ses sentiments dans le livre ne se distinguent pas, en substance, de ceux qu’on peut trouver dans n’importe quelle romance, et auxquels n’importe quel zedromantique peut s’identifier. En lisant ce roman, on dirait littéralement qu’être aro est du même ordre d’importance que de ne pas aimer la pizza (ou, en l’occurrence, les fleurs).

Ce qui peut avoir l’air d’une bonne idée pour faire passer le message que l’aromantisme n’a rien d’une maladie ou d’un problème. Sauf que cela efface en même temps la pertinence d’avoir un terme, de s’en revendiquer et d’être rattachés à l’alphabet LGBT+…

Au final, je ne dis pas que Zavier n’est pas aromantique. Je comprends même que certains aros se retrouvent dans son personnage. Je pense surtout que son aromantisme est très maladroitement montré, très mal expliqué. On n’explique pas quelque chose, dans une œuvre de fiction, comme dans une encyclopédie ou un traité, par une définition. On doit l’expliquer par le conflit et l’action.

Or, Ray et Zavier n’ont aucun conflit, jamais, autour du fait que l’un soit zed et l’autre aro. C’est une belle occasion ratée! Ça n’avait pas besoin de devenir dramatique, de tomber dans l’aromisie. Il suffisait de montrer leur chemin, à partir de deux points séparés, vers un compromis fonctionnel.

D’autres aros ont fait remarquer que Zavier ne mentionne jamais d’intérêt pour une relation de type amoureux, mais, à vrai dire, il ne mentionne jamais non plus d’intérêt pour un autre type d’arrangement — pas avec Ray, en tout cas. Il ne prévient jamais Ray : attention, friends with benefits, ça veut dire que je peux toujours aller voir ailleurs, sans ton accord et sans que tu le saches…

Ça veut dire que je peux disparaître sans préavis, sans avoir à te rendre des comptes ou à te rassurer sur mon sort. Ça veut dire qu’on ne mettra jamais nos finances en commun, même si on peut se donner des coups de main au besoin. Are you okay with that? Parce que, pour moi, c’est tout ça, par exemple, qui distingue une relation d’amitié, même très forte, même sexuelle, d’une relation de couple et/ou amoureuse.

Dix mille fois plus, en tout cas, que dire « je t’aime » ou s’offrir des chocolats à la Saint-Valentin (the bore…). Ou même que la monogamie (le polyamour existe!) ou l’exclusivité (le libertinage aussi!).

Pour conclure… J’ai adoré ce roman en tant que romance. Mais pour ce qui est de son portrait de l’aromantisme, pas mal moins. On peut d’ailleurs se demander si la romance est le bon genre littéraire pour accueillir un protagoniste aromantique… LOL En vérité, je pense que c’est possible. Oui, on peut être aro, en couple et heureux.

Cependant, pour faire honneur à l’aromantisme, et ne pas l’utiliser comme une simple curiosité destinée à flatter l’ego zedromantique (Ray a, après tout, réussi à s’attacher romantiquement un homme aromantique!), il aurait selon moi fallu interroger et faire bouger bien davantage les limites consacrées de la romance. Par exemple, les idées de fidélité, de priorité, de préférence, d’unité du couple. Il y avait moyen, j’en suis persuadée, sans renoncer à la fin « émotionnellement satisfaisante ».

3 avis sur « [Chronique] Syncopation, d’Anna Zabo »

  1. C’est vraiment une chronique super intéressante, et qui m’a donné envie de me faire mon propre avis sur ce livre en tant que personne aromantique.
    Car oui, j’associe souvent romance et relation toxique (car c’est souvent le cas dans la littérature), mais je sais quand même qu’il y a une différence. L’exclusivité des romances est en grande partie la raison pour laquelle je n’y adhère pas, mais je sais qu’on peut être zedromantique et poly…
    Pareil pour le coup des fleurs, je suis d’accord avec toi : les fleurs, tout ça, ce n’est que le décorum. J’avais vu un tableau explicatif des relations queerplatoniques (non-romantiques, non-amicales) qui listait tout ce qu’on pouvait faire : on peut se marier, on peut avoir des enfants, on peut être un couple exclusif ou non, on peut emménager ensemble. on peut s’offrir des fleurs à la st-valentin, on peut s’engager à ne jamais laisser tomber saon partenaire… tout ça, c’est « superficiel », ce sont des actions. La différence se joue pour moi dans les sentiments qu’on éprouve, et ça, c’est très difficile à décrire !

    • Je serais ravie d’avoir ton opinion sur la question! (Les avis d’autres aros que j’évoque viennent de Goodreads, au fait.) Au cas où, je te préviens que c’est une brique (je l’ai lu en numérique et le pourcentage de livre lu croissait à vitesse d’escargot!), et qu’à partir de la moitié, c’est sexuellement assez intense.
      Je pense qu’il est important effectivement de rappeler qu’on ne peut pas juger de l’orientation de quelqu’un sur ses actions vues de l’extérieur (c’est-à-dire, en fait, sur nos propres interprétations de leurs actions), et c’est pourquoi je n’ai pas de problème avec le fait que les deux héros finissent ensemble à la fin, dans une relation qui peut sembler conventionnelle.
      Le truc, avec les sentiments, c’est qu’il est ultimement impossible pour quiconque, zed comme aro, de savoir si l’amour qu’on ressent est « romantique » ou pas, puisqu’on ne sera jamais dans la peau de quelqu’un d’autre pour vérifier si c’est pareil. On est quand même obligée, pour essayer de définir cet amour, de se baser sur des actions — pas forcément les actions qu’on va effectivement poser (qui peuvent être ambiguës ou contaminées par un tas d’autres considérations, comme les injonctions sociales, morales, la nécessité économique, etc.), mais à tout le moins les actions qu’on désire et/ou qu’on prend du plaisir à poser.
      Donc, non, l’aromantisme n’est pas défini par le fait d’être dans une relation romantique ou pas, mais peut-être dans le rapport qu’on entretient avec les diverses contraintes et exigences de la relation. Non seulement est-ce qu’on est à l’aise avec (mais, après tout, aucune situation n’est parfaite et on aura toujours des sujets de plainte), mais, surtout, est-ce qu’on préfèrerait autre chose, est-ce qu’on négocie pour s’en débarrasser? etc.
      Je ne sais pas si on peut définir objectivement la romance ou l’aromantisme en soi, mais on peut essayer de les distinguer par comparaisons. Et c’est cette comparaison qui m’a manquée dans ce bouquin. Peut-être que Zavier est aro, mais, sur la seule base de ce qui est imprimé sur la page, on ne voit au final pas vraiment ce que ça change.

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