[Chronique] Baldwin Village, la série complète de Jackie Lau

Vous vous rappelez combien j’avais aimé Man vs. Durian, de Jackie Lau? Il s’agissait en réalité du troisième et dernier tome d’une série, Baldwin Village. Depuis, l’auteure en a sorti une intégrale, et je me suis donc empressée de me la procurer! Elle contient une première novella suivie de trois romans.

La novella, One Bed for Christmas, est une petite romance de Noël qui se déroule sur quelques jours seulement. En raison de sa longueur, elle n’a pas la profondeur ni la richesse thématique des autres histoires de la série, mais elle n’en demeure pas moins tout à fait sympathique, légère et douce… sans être édulcorée ou mièvre pour autant.

“Women can do anything these days,” Paul says. “I mean, they always could, we just tried to stop them. My granddaughter Libby is a surgeon!”
They spend the next five minutes bragging about their granddaughters, which is much better than listening to them talk about erections.

Wes Cheng et Caitlin Ng sont amis depuis plus de dix ans. S’il est tombé amoureux d’elle dès leur première rencontre, en première année d’informatique, elle n’a jamais pensé à lui de cette façon. Le trope « friends to lovers » est un classique dans les formats courts, et pour cause : il permet de rendre crédible une histoire d’amour qui se passe très vite — puisque après tout, les protagonistes se connaissent déjà très bien. L’inconvénient, c’est qu’il faut rendre crédible le long silence de Wes… Et c’est la seule critique que j’ai vis-à-vis de cette histoire.

J’ai aimé le fait que, pour une fois en M/F, c’est l’héroïne qui est PDG de sa propre compagnie, tandis que le héros, lui, navigue entre plusieurs petits boulots… dont danser dans un costume de T-Rex avec un chœur d’hommes a cappella. Elle est plus riche, elle a mieux « réussi » que lui. Et, d’accord, ça le rend insécure, surtout quand il se compare aux hommes avec qui Caitlin est sortie au fil des années. À la rigueur, je peux imaginer qu’il n’y a jamais eu de bon moment pour qu’il se déclare, qu’il a fini par se résigner, d’autant qu’ils se voient peu parce qu’elle travaille tout le temps…

Puis, à quelques jours de Noël — que Caitlin s’apprête à passer seule, parce que ses parents sont à Hong-Kong et qu’elle a de toute façon l’habituer de le « fêter » dans un restaurant chinois —, une tempête de neige coupe le courant dans le quartier où elle vit. Plutôt que de risquer de rentrer dans une maison sans chauffage, elle demande à Wes, qui habite à Baldwin Village, de l’héberger. S’ensuivent des jours et des nuits qu’ils passent ensemble, à préparer le Noël parfait pour la famille de Wes, et à faire la cuillère dans le même lit pour se donner un peu de chaleur… Avec son humour habituel, Lau rend tout ça à la fois mignon et comique.

“Wouldn’t living in a house of gingerbread be fun? You could eat the walls.”
“Which would destabilize the house and the roof would come crashing down. You’d have some serious structural integrity problems.”
“Look at you, talking like an engineer.”

C’est juste dommage qu’en guise d’obstacle ultime au bonheur évident de Wes et Caitlin, elle se soit rabattue sur « je ne suis pas assez bien pour toi ». Cet argument marche parfois, mais, en contemporain, entre deux jeunes gens quasi-trentenaires, qui ont l’air aussi conscients et intelligents que Wes et Caitlin… Ça faisait un peu forcé. Même si, heureusement, ça ne dure pas longtemps.

Enfin, si cette novella est un peu séparée du reste de la série (aucun des protagoniste ne connaît personnellement ceux des autres tomes), elle partage avec lui ses trois éléments-clés : des personnages, et notamment un héros, d’origine chinoise, à Baldwin Village (un véritable quartier de Toronto), et des descriptions de nourriture qui vous mettront l’eau à la bouche!

Le tome 1, The Ultimate Pi-Day Party, raconte l’histoire de Josh Yu, le CEO de Hazelnut Tech, et de Sarah Winters, qui a récemment ouvert sa boutique de tartes sucrées et salées, Happy As Pie, à Baldwin Village. « Pi-Day », au cas où vous ne le sauriez pas, est une fête informelle de geeks qui a lieu le 14 mars (date qui s’écrit 3.14 selon la norme anglaise; vous avez compris?). En raison de l’homophonie en anglais entre pi (le nombre) et pie (la tarte), on le célèbre généralement en mangeant des tartes. Et c’est ainsi que Josh décide d’embaucher Sarah pour fournir les tartes à la meilleure fête de pi-day de tous les temps.

“I want to eat you!” I blurt out.
Dear God, what is wrong with me? Why am I acting like an idiot?
Maybe this is just what happens when you don’t go on a date for years. You get so out of practice that when an attractive man appears at your door, you start sounding like a cannibal.

Ce qui m’a plu, d’abord, c’est la simplicité et le réalisme que je m’attends désormais à retrouver dans toutes les romances de Jackie Lau. Oui, Josh est un CEO et il apparu dans une liste des célibataires les plus convoités de Toronto — ce qui ne manque pas de provoquer les moqueries de sa sœur —, mais sa compagnie est à taille humaine et, au fond, il reste quelqu’un de très normal. Il n’a rien d’un « master of the universe » à la Cinquante Nuances, il est au contraire le genre de personne qu’on peut tout à fait s’imaginer rencontrer dans la vraie vie. (Et il est un Canadien chinois, et sa CTO est une lesbienne desi.)

Son conflit avec son père, qui ne lui a pas adressé la parole depuis dix-sept ans, peut sembler exagéré… et renforcer le cliché des parents asiatiques très stricts. Sauf que Lau réussit à peu près à doser les torts qu’elle attribue à Josh et à son père, et c’est finalement la mère de Josh qui force la réconciliation. De son côté, Sarah, qui est blanche, souffre également d’une remarque que sa mère lui a fait un jour vis-à-vis de son rêve d’ouvrir Happy As Pie. Autrement dit : les relations avec les parents, c’est compliqué, quelle que soit la culture!

À un moment, vers le début de leur relation, Josh a une réaction implicitement sexiste. Sarah le reprend aussitôt… Et Josh, en bon héros, reconnaît immédiatement son erreur et s’excuse platement. Voilà… C’est pas compliqué, les gars, je vous jure. Il y a aussi un épisode où Sarah a ses règles, et où Josh décide de s’occuper d’elle. Avis aux personnes qui cherchent des représentations de menstruations en littérature!

Just as I’m closing my night-table drawer, something starts clawing at my uterus again, and I curl up on my bed. It feels like a baby dinosaur is trying to get out of an egg, and I’m the fucking egg.
Does that comparison make sense? Ugh. I don’t know anymore.

Pour finir, Sarah n’a pas beaucoup d’amis, ayant quitté sa petite ville d’enfance pour un Toronto cosmopolite et passé les dernières années à travailler d’arrache-pied. Et c’est dans ce livre qu’elle rencontre Chloe et Valerie. Chloe ouvre sa crèmerie Ginger Scoops juste en face de Happy As Pie, avec l’aide de sa meilleure Valerie. Sarah décide alors de surmonter sa réserve habituelle pour nouer une relation avec elles… En plus de la romance, il y a donc une petite histoire d’amitié. Même si elle n’est pas aussi mouvementée que l’histoire d’amour, ce n’était pas non plus présenté comme une évidence, un cas d’insta-friendship (pourquoi ce qui vous paraît irréaliste en amour vous dérange-t-il aussi peu en amitié??), et rien que pour ça… MERCI!!

Malgré toutes ces qualités, je dois dire que ce premier tome m’a moins enchantée que Man vs. Durian. Ça reste une lecture agréable, mais elle m’a moins touchée, je l’ai vécue beaucoup moins intensément. Peut-être parce que la romance et les personnages m’ont globalement semblé plus lisses, plus stéréotypés. J’ai aussi moins ri, je crois, en dépit de quelques bonnes répliques… comme lorsque Josh décide de reconquérir Sarah à la fin :

“Josh,” I whisper.
He doesn’t have the kind and friendly expression that he wore the day I met him.
Instead, he looks serious and determined.
He sets something on the counter and takes my hand in his, and then he says something completely unexpected.
“I found the marshmallow dicks.”

Le deuxième tome, Ice Cream Lover, est donc logiquement l’histoire de Chloe. Chloe, ce qui n’est pas du tout évident en lisant les autres livres (mais je m’étais abstenue de présumer), est biraciale : son père est blanc, tandis que sa mère est d’origine chinoise. J’étais donc particulièrement curieuse de lire ce roman, même après la légère déception de The Ultimate Pi-Day Party. En effet, je suis moi-même « biraciale », de façon assez similaire à Chloe (père blanc, mère asiatique de deuxième génération), et c’est la première fois, de mémoire, que je tombe sur un personnage comme moi à cet égard dans un livre.

Je sais que Lau a écrit ce roman en s’inspirant volontairement de sa propre expérience, qui inclut le décès prématuré de sa mère. Chloe se rapporte donc beaucoup à ses origines dans le contexte de son deuil. C’est notamment parce que sa mère les a quittés trop jeune que Chloe a ressenti le besoin de se reconnecter à ses racines, tout en trouvant la plupart de ses efforts décalés… Pourquoi apprendre le mandarin quand sa mère venait d’une région où l’on parlait une toute autre langue (le toisanais)?

Son projet d’ouvrir un magasin de crèmes glacées aux parfums asiatiques (gingembre, thé vert, taro, sésame noir, durian, café vietnamien…) lui permet finalement de trouver sa propre façon de rendre hommage à sa mère et à son histoire. Un choix que son père a du mal à comprendre…

“You think we should deny that race exists,” I say, “but I can’t. That’s a luxury only white people have, and you can’t seem to get it through your head that I’m not white. I don’t look just like you.”
“But you’re my daughter, and nothing changes that. Why are you bringing this up?”
“You don’t have to understand all of it, but can’t you accept that this affects me? Like, people regularly ask me where I’m from, and when I say ‘Canada,’ they get annoyed.”

Ce genre de discussion me parle, évidemment. Mais, au-delà de quelques anecdotes, l’expérience de Chloe ne reflète pas non plus vraiment la mienne. Ce qui me fait d’autant plus réaliser à quel point il est important de multiplier les modèles de diversité dans la littérature. Il n’y a pas une façon d’être biraciale, puisque nous ne sommes jamais que ça. Chloe, en l’occurrence, est aussi bisexuelle.

Quant à sa personnalité… Bien que les passages où Chloe est seule soient souvent teintés de son deuil et de ses difficultés par rapport à son identité, elle tient paradoxalement le rôle du rayon de soleil dans le trope « grumpy one is soft for the sunshine one ». Après tout, si sa vocation s’est arrêtée sur la crème glacée, c’est parce que la crème glacée rend heureux! Et elle n’a pas hésité à peindre l’intérieur de la crèmerie en rose avec des arcs-en-ciel et à y placer une licorne à bascule.

En face d’elle, Drew Lum, qu’elle commence par comparer à Oscar the Grouch. Pour autant, il l’intéresse, non seulement parce qu’il est beau, mais aussi parce qu’il est lui-même d’origine toisanaise. À plusieurs reprises, Drew est comparé physiquement à Chris Pang (le marié dans Crazy Rich Asians, si vous l’avez vu); il travaille dans une banque, et Chloe n’est pas insensible à son look corporate… (Josh, le CEO, avait au contraire une allure plutôt relax, malgré son poste.) Et, au final, c’est à lui que je dois d’avoir autant aimé ce deuxième tome.

Premièrement, il a un passé assez hilarant. Il ne supporte plus la crème glacée depuis que son ex a écrit le bestseller Embrace Your Inner Ice Cream Sandwich, un livre de développement personnel où elle consacre tout un chapitre à critiquer Drew sous le couvert d’un pseudonyme. Pire : elle s’est enfuie par la fenêtre (alors qu’il y avait une porte) le jour de leur mariage… Cependant, témoignant une fois de plus de son sens de la nuance, Lau réussit à éviter le cliché misogyne de l’ex folle, et ne la peint pas entièrement comme la méchante.

Deuxièmement, j’ai juste beaucoup aimé la voix pince-sans-rire de Drew, sa façon d’être horripilé par tout ce qui est joyeux, mignon et pailleté, tout en souffrant en silence pour l’amour de ses proches — notamment sa nièce Michelle, puis Chloe.

“Your unicorn is so boring. It only has two colors.”
I’m tempted to point out that mine is still more colorful than Goth Girl’s unicorn, but I’m not six, so I don’t say that.
“It has glitter,” I say instead, slightly defensive.
“Not very much glitter.”
“Fine. I’ll give it a tattoo.”
Now Michelle is intrigued.
I grab the pink paint. The white part of my unicorn is dry, and I quickly add a pink heart to its ass. It’s a very finely-shaped heart, if I do say so myself.
“There,” I say. “It now has a heart tattoo on its…bum.”

Pour conclure, j’ai presque autant aimé Ice Cream Lover que Man vs. Durian. Malheureusement, Lau nous refait le coup de la séparation dans le troisième acte parce que le héros tente d’être chevaleresque… Et, même si ce choix narratif est justifié, il n’en devient pas moins répétitif. En effet, dans strictement toutes les romances de cette série, les protagonistes vivent une séparation avant leurs retrouvailles finales.

Dans Man vs. Durian, toutefois, la séparation est à l’initiative de l’héroïne, et ce n’est pas une vraie rupture. Plutôt une période de solitude que Valerie demande à Peter pour pouvoir prendre du recul… Ce qui est différent et déjà pas mal plus mature.

[Chronique] Jade City, de Fonda Lee

Jade City est un roman de fantasy (le premier tome d’une trilogie en cours de publication) que j’ai trouvé en cherchant de la fantasy d’inspiration asiatique. En effet, n’êtes-vous pas fatigué-e de ces univers eurocentrés, où tous les personnages principaux sont plus blancs que blancs?

Pour ma part, en tout cas, ça fait dix ans que j’écris de la fantasy avec des personnages non-blancs, avec des cultures qui n’empruntent pas majoritairement aux cultures germanique, celte, latine ou slave. Cela dit, je ne regrette pas de n’avoir encore rien publié dans le genre, parce que cela fait aussi dix ans que j’apprends… Après tout, j’ai beau être moi-même non-blanche (et d’origine asiatique), ma culture principale est clairement occidentale.

Aujourd’hui, je réalise que, si la fantasy d’inspiration asiatique est bien minoritaire, elle existe déjà. Et j’ai donc tout intérêt à la découvrir, avant de prétendre écrire la mienne…

C’est donc avec cette intention que j’ai acheté Jade City, de Fonda Lee (une autrice albertaine, qui vit désormais aux États-Unis). Je l’avais peut-être vu recommandé dans un forum, mais je n’avais pas d’idée précise de l’histoire — à part qu’il serait question de jade! c’est dans le titre —, et je n’avais lu aucune critique au préalable. J’y suis allée avec ma curiosité pour seul guide.

Et… waouh! Quelle excellente surprise!

Je me rappelle avoir connu un moment de vertige lorsque mon Kindle m’a indiqué qu’il me restait encore 15 heures de lecture, alors que j’avais dépassé les 10 %. J’essaie de terminer environ un nouveau livre par semaine et, cette fois, je me suis dit que je n’y arriverais jamais. J’avais tort. Ce roman m’a tellement captivée que je l’ai fini en 5 jours… quitte à me coucher à 4 heures du matin!

Même si, techniquement, le récit commence in media res, je considère que le début est lent. Lent parce qu’on met du temps à rencontrer un à un les véritables protagonistes du roman — mais ce temps est nécessaire. Ce n’est pas une lenteur où on s’ennuie, du tout. Plutôt une lenteur qui permet de poser un à un des tas de détails qui vont être importants pour la suite — une lenteur qui donne à la saga son souffle épique.

« Jade City » est le surnom de Janloon, une métropole située sur Kekon. En passant, tout l’univers créé par Fonda Lee est imaginaire : il n’y a aucune référence au monde réel, à des pays ou à des évènements existants. Pour autant, c’est un univers fortement inspiré du nôtre, et les parallèles sont évidents à dessein.

Lors de ma lecture, Kekon m’a un peu fait penser au Japon, parce que c’est une île et que j’ai l’avantage d’y être déjà allée. Dans une interview, l’autrice parle plutôt de la mer de Chine du Sud, s’il fallait situer Kekon dans notre monde à nous, et des quatre dragons asiatiques : Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour. Du côté de ses inspirations est-asiatiques, elle évoque également le wuxia, qui est un genre chinois mettant en scène des artistes martiaux.

Contrairement à beaucoup de fantasy, Jade City se déroule à une époque quasi-contemporaine. Il y a des téléphones (filaires uniquement), des armes à feu, des voitures. À ce propos, le premier protagoniste qu’on rencontre est Kaul Hiloshudon, alias Hilo, et j’ai l’impression de n’avoir vraiment saisi qui il était, que lorsqu’on apprend qu’il conduit une énorme « Duchesse Priza » blanche…

C’est une marque et un modèle inventés, bien sûr. Mais on peut tellement se l’imaginer! Et Hilo du même coup. Et tout le worldbuilding est fait comme ça, dans un jeu donnant-donnant avec le lecteur que j’ai vraiment apprécié.

Une autre grande force de ce roman, peut-être la principale, ce sont justement ses personnages. On en voit une ribambelle, avec quelques va-et-vient entre narrateur omniscient et point de vue interne, mais les principaux sont membres d’une même famille de Green Bones, les Kaul.

Dans cet univers, le jade de Kekon est une pierre aux propriétés surnaturelles — ou, plus précisément, naturelles dans ce monde, mais largement inexpliquées. Bien que capable de donner aux humains de nombreux pouvoirs, elle provoque aussi d’horribles effets secondaires. Historiquement, seuls les Green Bones de Kekon ont à la fois la capacité physique et le savoir ancestral, basé sur un entraînement rigoureux, pour échapper aux inconvénients du jade et, donc, maîtriser son pouvoir. En réalité, c’est un poil plus compliqué… mais je ne vais pas tout vous raconter!

Les Green Bones, toutefois, ne possèdent pas le pouvoir politique. Pas directement, en tout cas. Ils sont plutôt une sorte d’organisation paramilitaire qui protège les citoyens, en échange d’un tribut versé par leurs soutiens, les Lantern Men. Le seul problème? Ils sont divisés en clans…

Les Kaul, donc, sont à la tête du clan No Peak. Lan en est le Pillier (Pillar), ayant succédé depuis quelques années à son grand-père Kaul Sen, un héros de la guerre d’indépendance. Encore plus récemment, son frère cadet Hilo est devenu le « Horn » (soit le chef de la branche militaire du clan) le plus jeune de mémoire d’homme.

Was it possible, Lan wondered, to be both a strong leader and a compassionate person, or were those two things opposing forces, pushing each other away?

Et Shae, la benjamine? Après avoir suivi son amoureux dans son pays, en Espénie (Espenia), avoir étudié là-bas et s’être fait larguer… elle est finalement de retour à Kekon. Mais pas pour réintégrer le milieu patriarcal et violent des Green Bones, ah non! Quant à leur cousin adoptif Anden, c’est un adolescent biracial et queer, en dernière année à l’Académie Kaul Dushuron. Ce n’est qu’après avoir réussi les examens finaux qu’il deviendra un Green Bone à part entière.

Tous ces personnages sont très différents les uns des autres, et tous magistralement écrits. Ce qui m’a surtout impressionnée, c’est à quel point je me suis attachée à eux, en dépit de leurs défauts flagrants. C’est un équilibre que beaucoup d’auteurs peinent à trouver : des personnages qui ne sont pas parfaits, loin de là, et qu’on adore néanmoins.

Celui qui crève les pages plus que tous les autres est sans doute Hilo. Si vous je le décris objectivement, vous trouverez qu’il ressemble à un cliché. Sauf qu’il n’est pas écrit comme un cliché. Il écrit avec complexité, et une honêteté parfois brutale. C’est le vrai guerrier du groupe, quoiqu’ils sachent tous se battre. Impulsif, agressif, chaleureux, loyal; entier, surtout.

Your brother is a dangerous, foolish man-child driven by pride and bloodlust; he would fight to the last man on principle alone.

Même si j’ai rapidement identifié son facteur cool, j’ai mis un certain temps avant de l’aimer véritablement. Je n’avais pas confiance en cette tête brûlée, je pressentais qu’il causerait des ennuis. Ce qui le sauve, c’est que Lee ne le flatte jamais, bien au contraire. À travers les autres personnages, elle souligne chacune de ses fautes, chacune de ses faiblesses, et les lui fait payer. Puis elle lui donne des moments de grâce, et c’est impossible de continuer à lui en vouloir…

When Kehn set his glass down, Hilo said, “Shame on you, Kehn. It was a good thing I was here.”
Kehn was taken aback. “What did I do?”
“You would’ve killed Eiten like he asked.”
“It seemed the merciful thing to do. It was what he wanted.”
“To make his wife a widow and for his child to be fatherless? No, what he wanted was his dignity. I promised him that. Now we don’t have to bury another Fist. We’ve lost too many people as it is.”

Ce qui me plaît, je crois, c’est que chaque médaille a son revers. Les personnages ont les qualités de leurs défauts, et vice versa. De même, dans l’organisation sociale imaginée par Lee, le bon est inextricable du mauvais.

Quelque chose que je reproche souvent à la fantasy, c’est d’aborder ses mondes imaginaires avec un manichéisme implicite. Soit le statu quo n’est jamais remis en question (c’est notamment le cas de nombreux pouvoirs monarchiques ou féodaux, mais aussi du sexisme ordinaire que rien ne justifie), soit il s’agit de la dénonciation sans appel d’une oppression que le protagoniste est amené à combattre (les deux approches pouvant cohabiter dans le même univers).

Je ne peux m’empêcher d’y voir le reflet du libéralisme moderne, entre mythe du pouvoir rationnel et de la société pacifiée d’une part, et croyance dans une justice transcendante et universelle d’autre part. Face à cette arrogance bornée, Jade City me fait l’effet d’une tranche d’anthropologie dans la gueule. Il y a beaucoup de critiques et de tiraillements internes au fonctionnement des Green Bones… mais il y a aussi beaucoup d’humanité, pour le meilleur et pour le pire.

“Ah, Shae, if you decided to betray me, what could I do? What’s the point of life if you can’t even trust your own kin?”

Je ne m’attendais pas à ce que ce roman vienne me chercher d’une façon aussi personnelle, me parle aussi intimement. Ses thèmes font écho à des questionnements qui m’obsèdent depuis des années. À quoi sert la tradition? À quoi sert la famille? Qu’est-ce que l’amour? Peut-on combattre la violence sans être soi-même violent-e?

Plusieurs fois, je me suis fait la réflexion que tout cela n’était pas très féministe. Non que ce soit antiféministe, ou même sexiste. C’est écrit par une femme qui m’a semblée très consciente d’elle-même et du monde qui l’entoure. C’est juste que presque tout dans ce roman, et notamment tout ce qui le rend cool, pourrait être épinglé comme de la masculinité toxique. Mais peut-être cela révèle-t-il seulement les limites d’un certain discours féministe?

L’antagoniste a des arguments tellement convaincants qu’on en tremble. Et si elle avait raison, après tout? Et pourtant, on ne peut s’y résoudre. Si quelqu’un nous attaque, n’est-il pas légitime de se défendre? Or, être capable de se défendre, n’est-ce pas cultiver sa capacité d’attaquer en retour? Tant de suggestions dérangeantes que ce récit met brillamment en scène… J’aimerais beaucoup savoir ce que vous en avez pensé, si vous l’avez lu.

So it had to be this way, the Green Bone way. If force was the only language Ayt understood, then he would have to speak clearly.

C’est une histoire de gangsters sans gangsters — dans le sens où les Green Bones ne sont pas des criminels dans leur monde; ils ont juste un fonctionnement proche de celui de la mafia. Et, en cela, c’est aussi étrangement proche du roman que je m’échine à produire depuis deux ans… Alors, oui, il y a cela aussi qui joue probablement dans mon coup de cœur.

J’ai du mal à croire à Jade City, parce qu’il est si proche du roman que j’aimerais écrire… Sauf que le mien est une romance plutôt qu’une saga familiale. Lire ce livre était un vrai coup de pied aux fesses, une extraordinaire inspiration, et la preuve que c’est possible, qu’il ne faut pas craindre son ambition. Fonda Lee est mon nouveau modèle à suivre! (En plus, elle écrit comme moi, lentement.)

[Chronique] Immortal Rider, de Larissa Ione

Un peu de contexte par rapport à ce livre : je l’ai gagné en paperback il y a 9 ans (il est sorti en 2011) dans un concours, en même temps que The Mortal Bone, de Marjorie M. Liu. Mais, contrairement à ce dernier, j’ai attendu des années pour le lire… Peut-être après m’être rendu compte que débarquer dans une série au tome 4 n’était pas toujours avisé (The Mortal Bone est le tome 4 de la série Hunter Kiss).

Lords of Deliverance est un quatuor de romance paranormale qui suit les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse réinventés. Comme c’est la norme en romance, chaque tome suit un couple différent. Cependant, une intrigue globale — sauver le monde de l’apocalypse — traverse toute la série, et celle-ci s’inscrit de plus dans le même univers que d’autres séries de Ione (Demonica, Demonica Underworld). Plusieurs personnages secondaires y apparaissent donc, qui étaient les héros d’autres livres.

Personnellement, je n’avais jamais lu cette autrice, mais j’ai tout de même fait l’effort de commencer par le tome 1, Eternal Rider, consacré au cavalier Arès, alias War (Guerre). Immortal Rider est le tome 2, et son héroïne est Limos, alias Famine.

Dans cet univers, les Quatre Cavaliers sont les enfants immortels d’un ange (inconnu) et d’une démone (Lilith), et l’objet d’une malédiction. En effet, tous disposent d’un sceau, qui peut être brisé par une action spécifique à chacun d’entre eux. Si leur sceau se brise, ils sont voués à se transformer en Mal incarné ou, plus précisément, en Guerre, Famine, Mort et Pestilence incarnés. Dans le premier tome, Reseph devient malencontreusement Pestilence… et le compte à rebours est lancé!

Malgré l’impression mitigée qu’Eternal Rider m’avait laissée il y a un ou deux ans, j’ai soudain eu envie de me réfugier dans Immortal Rider au début du confinement. Peut-être parce que cette série représente pour moi la quintessence de la romance. Pas dans le sens du meilleur, mais du plus typique. L’exemple même de la romance moyenne (average).

En réalité, la romance n’a cessé d’évoluer depuis les années 70, et ce qui se publiait en 2011 ne fait sans doute figure de référence que pour moi, parce que c’est l’époque où moi, j’ai non seulement lu le plus de romance, mais j’ai réellement découvert le genre. Aussi, redonner une chance aux Lords of Deliverance était une façon de revenir en arrière, de retrouver cette saveur particulière d’il y a 10 ans, de voyager aussi bien dans un récit et un univers que dans une époque historique réelle et un état d’esprit.

C’est une série très populaire, qui a même été traduite en français, mais, hélas! après deux tomes, je ne parviens toujours pas à l’aimer. Ça coche pourtant toutes les cases, c’est facile à lire… Et ce roman est la preuve que cela ne suffit pas. J’ai mis presque deux mois à le finir, en me forçant. Je retire donc ce qu’il m’est arrivé d’affirmer : non, un livre plus court, plus léger, plus accessible n’a pas forcément l’avantage sur un livre dense, long et compliqué.

Ceci n’est pas une chronique du tome 1. Toutefois, juste pour vous situer le deuxième, quelques éléments qui m’avaient déplu dans Eternal Rider : déjà, le héros, Arès, est le plus standardisé de ses adelphes. Il est le leader informel du groupe et, de par sa caractérisation comme combattant, comme guerrier, il a tout d’un stéréotype masculin.

Par contraste, Thanatos (Death) est plus macabre, isolé, asocial — et l’on découvre rapidement que c’est la perte de sa virginité qui brisera son sceau. Quant à Reseph (Pestilence), il est à l’origine le cavalier insouciant, fêtard, farceur du groupe. S’il est évident qu’il existe des modèles masculins correspondant à ces profils, on ne peut ignorer que le symbole même du masculin se rapporte à Mars (donc Arès), et l’idée d’un bouclier et d’une lance stylisés, qu’elle soit ou non historiquement fondée, imprègne l’imaginaire collectif.

Je n’ai pas non plus accroché à l’héroïne du tome 1, Cara, une vétérinaire humaine toute douce, sans expérience, mais qui va très facilement accepter un destin exceptionnel aux côtés d’Arès. Tous les deux m’ont paru trop lisses, trop conformes à des idéaux genrés dans lesquels je ne me reconnais pas du tout.

À l’exception du fait qu’Arès est imberbe entre les jambes… Je vois régulièrement passer l’hypothèse selon laquelle les hommes aimeraient les femmes sans poils par pédophilie inconsciente — sauf que cela explique mal l’inverse, à fortiori quand l’homme sans poil en question est muni d’un engin de taille indéniablement adulte. (La même remarque vaut pour les très grosses poitrines féminines, s’il s’agit d’aller dans les clichés issus de la porno.)

Le tome 2 raconte donc l’histoire d’amour de Limos, la seule femme parmi les Cavaliers, et cela me semblait à priori pas mal plus prometteur. Cette fois, c’était l’héroïne qui serait immortelle, une combattante badass et surnaturellement puissante. Et c’est le héros, Arik, qui n’était qu’un humain… La seule prémisse forçait à reconsidérer les stéréotypes de genre, non?

C’est là, notamment, où le roman m’a déçue. Certes, le conflit est moins fade que dans Eternal Rider. Mais son traitement est à peu près aussi conformiste.

J’ai déjà eu l’occasion d’observer que la romance M/F, dans une écrasante majorité, reproduit des dynamiques genrées. Les romans que je préfère sont ceux où ces dynamiques sont néanmoins interrogées, ou certaines sont inversées, où s’établit une sorte d’équilibre unique et créatif entre les protagonistes. Personnellement, je n’ai pas besoin que le héros soit plus féminin que l’héroïne et celle-ci, plus masculine que le héros (je n’ai lu qu’une seule romance comme ça dans ma vie). Je ne crois pas que la liberté ou l’égalité réside dans le contrepied systématique — et moi-même, je suis loin de l’incarner.

Ce que je n’aime pas, ce sont les romances où les protagonistes agissent ou sont dépeints de façon plus stéréotypée que ne le dicte la nécessité, voire la cohérence. Je suis découragée à la seule perspective de vous en faire une liste, mais je pense que c’est utile…

Dans le plus implicite, il y a des choix narratifs qui m’ont paru inconsciemment genrés. Par exemple, le fait qu’Arik se laisse torturer pendant un mois plutôt que de livrer Limos aux démons (à l’inverse de Winston Smith…). C’est un épisode qui sert à montrer sa force, et particulièrement la force de son dévouement pour Limos, alors qu’ils ne sont même pas encore ensemble. Il est quelqu’un sur qui elle peut compter, qui est prêt à se sacrifier pour elle.

Ce qui m’intéresse, c’est de songer que la situation inverse ne paraîtrait pas à moitié aussi romantique. Est-ce qu’un auteur est prêt à torturer une femme pendant un mois pour éprouver la profondeur de son abnégation? (Même une femme immortelle?)

Ce sacrifice physique qu’on continue d’attendre de la part des hommes ne fait que renforcer leur statut de protecteurs, et la confiance qu’on accorde à leur parole et à leurs convictions. Parallèlement, sa mise en scène spectaculaire contribue à minimiser le sacrifice tranquille et quotidien que font tant de conjointes en se résignant à l’ombre, à l’enfantement, aux soins du ménage, à la sphère domestique.

Ensuite, il y a le fait que, malgré leurs natures respectives, tous les moyens sont bons pour essayer de remettre Arik et Limos à leurs places assignées d’homme et de femme. Il faut d’abord signaler qu’Arik n’est d’emblée pas un homme quelconque… Être vétérinaire, c’est bon pour une femme comme Cara (en romance M/F contemporaine avec un héros vétérinaire, je vous recommande tout de même All I Ever Wanted, de Kristan Higgins). Arik, lui, est militaire, dans une unité spécialisée dans le paranormal.

La romance militaire est un sous-genre à part entière. Je n’y placerais pas Immortal Rider, parce que l’intrigue n’amène pas suffisamment de thèmes liés à l’armée. Cependant, le métier d’Arik a bel et bien été placé comme élément marketing dans la couverture…

En fait, je crois que j’aurais préféré qu’il s’agisse d’une romance militaire. Militaire et paranormale, un croisement intéressant en soi. Et, au moins, l’appartenance d’Arik à l’armée aurait eu une importance intrinsèque, aurait répondu à un besoin de l’intrigue. Plutôt qu’ici… On dirait que le seul besoin que cela assouvit, c’est celui d’établir sa virilité.

C’est bien beau que Limos soit badass et sache se défendre — ça donne un petit goût postféministe à l’œuvre —, mais il ne faudrait surtout pas que cela soit au détriment du héros. Alors, on va accumuler les preuves qu’Arik, lui aussi, est sacrément badass, et qu’il peut également défendre sa belle.

C’est quand même assez osé : Limos est une immortelle de 5000 ans avec armure et monture intégrées, dont l’un des destins est de semer la dévastation sur terre, mais Ione va réussir à nous persuader qu’Arik, ce pauvre humain, est capable d’assumer un rôle traditionnel de protecteur vis-à-vis d’elle — à coups de rebondissements qui vont peu à peu transformer Arik d’un côté, et lui donner de l’autre des opportunités répétées de prouver sa valeur physique.

Mais soit. Il en faut pour tous les goûts, et je ne pense pas qu’il soit mauvais ou dommageable en soi de présenter des couples M/F qui reproduisent certains stéréotypes. Si ce n’était que cela, ce roman ne serait que moyen. Sauf qu’il y a encore deux aspects de ce livre qui, pour le coup, m’ont paru explicitement problématiques.

Le premier, c’est l’attitude des frères de Limos (Arès et Than, donc, puisque Pestilence s’est métamorphosé en Grand Méchant) envers elle et sa vie sexuelle. Sachant en plus qu’elle n’en a guère eu depuis 5000 ans… Elle trouve finalement quelqu’un à son goût, et ses connards de frères essaient de le dégommer, pour aucune autre raison qu’il a osé toucher leur sœur. Peu importe qu’elle ait été plus que consentante, c’est Arik qui est tenu pour seul « fautif ».

Ares and Thanatos looked at him, looked at Limos, and sized up the situation in less time than it took an M-16 bullet to strike a target at thirty yards.
In all the time Arik was in the torture chamber, he suspected he’d die.
This time, he knew he was dead.

Ha ha ha. Exagérons et plaisantons au sujet de la violence que ses frères sont prêts à infliger à l’homme que Limos a choisi… Non. Y a rien qui va, comme on dit de nos jours. C’est à croire qu’Arik a essayé de violer Limos (non), ce qui serait peut-être (ou peut-être pas) drôle si le terme de « viol » n’avait pas désigné, historiquement, n’importe quel rapport hors mariage (ce qui sous-entend à l’inverse que tout rapport au sein du mariage ne peut être un viol).

Et si j’ai espéré que ce premier incident ne soit que le résultat d’un malentendu, la suite m’a détrompée. Si Arès et Than se résignent peu à peu — ça reste une romance, il faut qu’Arik et Limos puissent finir ensemble et heureux! —, c’est à contrecœur; leur comportement est complètement assumé, justifié et normalisé.

Le second aspect concerne une intrigue secondaire qui annonce le troisième tome, Lethal Rider, avec Thanatos pour héros. Là aussi, l’idée d’un immortel qui ne peut pas avoir de relation sexuelle sous peine de déchaîner l’Apocalypse était plutôt prometteuse. Et l’humaine avec qui l’autrice l’a casé, Regan, est pour l’instant la moins stéréotypiquement féminine de la série. Malheureusement, là encore, c’est géré de la pire façon qui soit.

Si vous ne voulez pas de spoiler, ne lisez pas plus avant…

Pour résumer ce qui finit par arriver : Regan viole Than. C’est à la fois très clair, et constamment minimisé et nié dans le texte — entre autres parce que Thanatos est un homme, d’ailleurs. Il a baisé une femme canon; de quoi se plaint-il? Deux personnages, à deux moments différents, avancent cet argument, dont Arik. Gros malaise.

Et les autres, du reste, semblent plus préoccupés par le risque que le sceau de Thanatos se brise que par le fait du viol lui-même. Paradoxalement, c’est ce qui rend le viol indéniable : sachant lui-même ce qu’il risquait, Than n’a jamais consenti, malgré son excitation, son envie, son désir, son érection et tout ce qu’on voudra.

« Stop, » he rasped, but Regan only moved faster, undulating against him in graceful waves. « Regan, stop now! »
« No way … oh, oh, yes. » Her body convulsed, and her core grabbed onto him, squeezing, milking, and then it was over. He was done for.

Par ailleurs, dans toute cette partie de l’intrigue, la virginité n’est jamais correctement problématisée. La « virginité » que Thanatos ne doit perdre sous aucun prétexte, finit-on par comprendre, se limite en réalité à la pénétration d’un vagin par son pénis. Quoique ce ne soit jamais décrit explicitement (et il y a certes une raison supérieure de l’intrigue à cela), je le déduis du fait que pénétrer une bouche, en revanche, est « permis ».

En tout cas, Than lui-même ne semble pas douter qu’il puisse se livrer à un tas d’autres expériences sexuelles sans menacer son sceau. Ce qui est au minimum… irresponsable, puisque cela fait reposer énormément — le sort du monde, pas moins — sur une définition étroite, biaisée et très discutable de la virginité.

De plus, tout le ressort dramatique — le pauvre Than n’a jamais pu baiser en 5000 ans d’existence (ce qui, en passant, est aussi le cas de Limos) — en devient artificiel. Comme s’il n’y avait pas moyen d’avoir une sexualité épanouie sans jamais insérer son pénis dans un vagin… Si, en 5000 ans, tu ne l’as pas encore compris, je ne sais pas si je peux croire que tu seras jamais un bon coup au lit.

Ce qui me fait aussi penser — je sais, la coupe est pleine, dois-je en rajouter? — qu’il y a au moins deux ou trois passages dans le roman qui évoquent l’homosexualité (uniquement masculine), mais pour la rejeter à chaque fois. Comme une forme de dédouanement de façade — on n’est pas homophobes, on est au courant que ça existe —, alors que, concrètement, cela souligne que l’univers et ses personnages sont tous strictement hétérosexuels. La gênance.

Tav shoved the gloves inside his medic duffle. « You’re not my type. Sems can only come with a female. »
« Huh. I’m not a Seminus demon, but I can only come with a female too. »
Tavin laughed, something Arik had never seen him do.

Je… ne… C’est juste moi, ou l’effet est complètement raté? Le « you’re not my type » est bien, clairement second degré, vu le contexte (Arik, qui est censé se faire exécuter le jour suivant, plaisante au sujet d’un éventuel rencard). L’échange aurait pu s’arrêter là, et c’est Arik qui aurait dû rire à la blague de Tavin. Mais non. Il a fallu que Ione, avec ses gigantesques sabots, nous rassure sur l’hétérosexualité absolue de Tavin (qui est un personnage très mineur) et d’Arik.

On est d’accord que la réponse d’Arik n’a rien de drôle? En quoi est-ce hilarant de penser qu’on est tellement exclusivement hétéro qu’on serait incapable d’éjaculer avec l’aide d’un homme plutôt que d’une femme? J’espère que vous êtes au courant que des hommes qui sont en prison pour des durées conséquentes ont parfois des relations avec d’autres hommes, faute de mieux, sans que cela change leur orientation sexuelle… Et est-ce qu’on doit aussi comprendre qu’Arik est incapable de se masturber jusqu’à l’orgasme? Puisqu’il ne peut jouir qu’avec une femme?

Quant à l’idée de toute une race de démons qui ne peut jouir qu’avec des femelles… Bien sûr, une race composée uniquement de mâles! Enfin, sauf Sin, qui est moitié Seminus et qui est une femme. Mais, bien entendu, tant qu’à en faire une exception, elle ne jouit pas avec des femmes, elle. Ah! non. Ça aurait voulu dire écrire un personnage gai — et parler de saphisme par-dessus le marché.

Pour être juste, j’ai vu que Ione a fini par écrire une romance M/M dans une novella, après le 13e livre de sa série. Mais est-ce qu’on a vraiment besoin qu’une femme hétéro écrive une histoire de plus où le héros gai est une exception inédite, une anomalie contre-nature, dont l’homosexualité même est une menace pour sa survie? Oui, parce que les Sem non seulement ne peuvent jouir qu’avec des femmes, mais ils meurent s’ils ne jouissent pas. Je comprends que c’est un fantasme, mais c’est un fantasme tellement hétéro… En faire la base d’une histoire M/M est-il judicieux?

Plus loin, Thanatos est brièvement présumé être gai parce qu’il ne semble pas s’intéresser aux femmes. Waouh. Quand je pense qu’on aurait pu avoir un Cavalier gai (ou autre) et, à la place, on a eu un viol. Remboursement!

Non, mais sérieusement : je trouve que ç’aurait été une bonne façon d’anéantir cette prophétie hétéronormée à la con (ou présumée comme telle), si Than n’avait simplement pas été attiré par les vagins. Ce qui, en passant, n’est même pas la définition de l’hétérosexualité masculine… Mais là, ce serait vraiment trop en demander à ce livre.

Si jamais vous n’êtes pas lecteur-ice de romance et que vous tombez sur cette chronique, je tiens à préciser que cette série est pour moi une mauvaise surprise. Elle n’est pas représentative de la romance M/F dans son ensemble, ni même de la romance d’il y a 10 ans. Je ne dirais pas que les romances comme celle-ci sont rares ou inhabituelles, car ce n’est hélas pas le cas. Mais il en reste bien assez d’autres qui n’ont pas les problèmes que j’ai relevés ici (j’en ai chroniqué plusieurs sur ce blog).

[Chronique] Penryn and the End of Days, trilogie de Susan Ee

En 2011, à l’époque où j’avais un Tumblr et où je suivais d’autres femmes en jiu-jitsu brésilien, l’une d’elle a mentionné un roman en promo à 0,99 $ où, apparemment, l’héroïne faisait du jiu-jitsu. Sur cette seule et bien maigre info, je l’ai acheté. Après tout, 0,99 $, hein? Ce roman, c’était Angelfall, de Susan Ee, son premier, qu’elle avait autoédité.

Angelfall, c’est du YA fantastique avec une héroïne (plutôt qu’un héros) et une touche de romance. Ça s’inscrit donc dans la veine de qui faisait fureur à cette époque — The Hunger Games et tous ses avatars —, mais en version post-apo plutôt que dystopie.

Quelques mois avant le début du récit, des anges ont débarqué sur terre et se sont mis à tout détruire. Désormais, les humains survivent dans un monde sans foi ni loi, entre les gangs de rue et la menace toujours présente des anges. Je l’ai relu en plein confinement, et ce n’était pas sans m’évoquer quelques points communs avec notre situation actuelle… Sauf que, dans la réalité, les gens portent des masques et du gel hydralcoolique plutôt que des couteaux d’autodéfense!

Je ne me rappelle plus si j’ai lu Angelfall en une fois. Mais je me rappelle l’avoir dévoré jusqu’à 5 heures du matin, jusqu’à le finir en entier, parce que j’étais tout simplement incapable de le poser… Et ça, je dois dire que c’est quand même assez rare.

Pourtant, le YA, ce n’est pas spécialement ma tasse de thé. J’arrive rarement à m’identifier aux protagonistes, je les trouve souvent à la fois immatures et beaucoup trop doués (rien à voir avec moi quand j’avais leur âge!). De plus, malgré mon amour pour la romance, j’ai beaucoup de mal avec la romance en YA. Les filles qui se casent avec un immortel à 17 ou 18 ans, c’est… bizarre. Pas romantique.

L’étrange, c’est que la trilogie de Susan Ee a plusieurs de ces défauts. Ce sont des défauts que je perçois objectivement. Mais… il faut croire que cette série a aussi un truc magique qui me pousse à m’en foutre, à les excuser, à les surmonter. Qui me procure un sentiment « doudou », un sentiment de totale évasion, de parfait réconfort. Je sais bien que l’histoire n’est pas foncièrement réaliste. Et alors?

L’héroïne, Penryn, vit avec sa mère et sa petite sœur depuis que son père les a quittées. Sa mère est schizophrène, et sa sœur Paige est en fauteuil roulant. Un soir, alors qu’elles cherchent à s’enfuir de leur immeuble, où elles sont plus ou moins prisonnières, elles sont témoins d’un combat entre anges, dans la rue, à 5 contre un.

Ce dernier finit par se faire dominer et couper les deux ailes… et Paige se fait enlever par l’un des anges. Demeurée seule avec l’ange mutilé et ses ailes détachées, Penryn décide de le « sauver » en espérant qu’il lui dise où elle peut retrouver sa sœur.

Parmi les fameux défauts que je mentionnais plus hauts : déjà, toute la situation est un peu cliché. L’héroïne qui se lance dans une quête pour sauver son ou sa cadet-te… C’est The Hunger Games. Et c’était aussi le cas dans l’un des romans que j’ai chroniqués récemment. Et le père absent et la mère schizophrène qui ne prend plus ses médicaments, ça permet d’expliquer commodément comment elle se retrouve à se débrouiller toute seule à son âge… et aussi, en l’occurrence, pourquoi elle sait aussi bien se battre.

Ensuite, oui, vous avez bien deviné, elle va vivre une romance avec cet ange sans ailes… Et cet ange sans ailes, qui se révèle être l’archange Raphael, the Wrath of God, a drôlement l’esprit d’un jeune homme actuel, pour un immortel qui vient d’une toute autre société que la nôtre (il est censé avoir passé beaucoup de temps sur terre, parmi les humains, mais quand même!). Ça crée des dialogues cool pleins de sarcasme, je ne dis pas, mais c’est moyennement crédible.

Et pourtant, et pourtant… que puis-je vous dire à part que ce livre m’a vraiment beaucoup plu? Aussi, alors qu’on entamait le confinement et que je m’enfonçais dans une nouvelle panne de lecture, j’ai soudain songé à acheter et à lire la suite (à l’époque où j’ai lu le tome 1, les suivants n’étaient pas encore sortis). Huit ans plus tard, serais-je plus sévère? Mes goûts ont-ils changé? On dirait que non!

Dès le premier chapitre, j’ai replongé direct. Même en sachant que ce n’était pas du tout raisonnable, je me suis de nouveau couchée beaucoup trop tard. J’ai dévoré le tome 2 en trois jours et le tome 3, en deux. Et pendant cette semaine-là, j’ai rêvé, respiré, vécu avec Penryn, je me suis sentie fangirl, et c’était drôlement agréable. Alors, je vais quand même essayer de vous expliquer pourquoi.

Déjà, ce sont des romans pleins de rebondissements. Les chapitres sont très courts, et presque à chaque fois, quelque chose d’imprévu arrive à la fin. Impossible de ne pas lire le suivant. Mais, bien sûr, c’est purement mécanique… Ça ne suffirait pas si on ne s’attachait pas aux personnages. Or, je me suis attachée à Penryn.

Pas tant pour sa motivation objective — retrouver sa sœur —, mais plutôt pour la façon dont elle se dévoile à travers son point de vue. Sa manière d’aborder les choses. Elle est courageuse, mais aussi pragmatique. Elle est déterminée, mais elle doute. Elle prend des précautions, mais parfois elle se trompe. Elle me semblait réelle, tout simplement. C’est vraiment sa cohérence qui mène l’histoire, et c’est pour ça qu’elle nous embarque aussi facilement dans son aventure.

Pour ce qui est des scènes de combat… En fait, dire qu’elle fait du jiu-jitsu est réducteur. Elle utilise un tas de techniques d’autodéfense, dont des techniques de corps à corps au sol — c’est ce qui correspond au jiu-jitsu brésilien. Mais, en effet, c’était chouette de voir une fille se battre, et pas juste parce qu’elle est badass.

Je veux dire que beaucoup d’auteurs vont décréter que tel personnage féminin est badass, et le « prouver » en la montrant mettre des hommes au tapis, être plus forte qu’eux, etc. Mais la vérité, c’est que ce n’est pas si simple — surtout si la fille est effectivement plus petite, plus légère et moins forte que l’homme. Je fais du corps à corps contre des hommes depuis neuf ans et… ce n’est juste pas si facile.

Pour une fois, l’autrice s’est donné la peine de justifier les talents de son héroïne : elle apprend l’autodéfense depuis qu’elle a 5 ou 6 ans. Mais aussi, lors des combats, elle explique ce qui se passe. Elle ne se contente pas de dire, par exemple, « je le saisis et le renversai ». (Moi : comment? avec quelle force? t’as bu de la potion magique?) Elle va dire pourquoi ça marche : l’homme est déséquilibré, ou bien c’est son bras contre ses jambes à elle, ce genre de chose.

Males—they’ve all trained against each other. They expect attacks to certain zones on their bodies and from someone who’s used to relying on upper-body strength. And they always, always underestimate women.
Me, I don’t have much upper-body strength, nothing compared to most men, much less these guys. Like many women fighters, my power comes from my hips and legs.

Prenez des notes… Ce qu’elle dit là, je l’ai constaté et éprouvé tellement de fois! Se battre comme une fille n’est pas une insulte; c’est généralement une réalité.

Ensuite, il y a les personnages secondaires. Dans les tomes 2 et 3, on les voit davantage, et plusieurs d’entre eux ont des personnalités marquantes. Les jumeaux Dee et Dum et la mère de Penryn, en particulier, apportent une dose d’humour (parfois macabre) au récit. Dans le tome 1, on apprend surtout à connaître Raffe, alias Raphael — je crois qu’en anglais, son diminutif se prononce « Ra-fi ».

« The dead are being resurrected, » says my mother. She sounds excited, like she always knew this would happen.
« He wasn’t dead, mom. »
« You were the first to be resurrected, » says Mom. « The first of the dead. »
« I wasn’t dead either, » I say.

Donc, j’ai mentionné que Raffe n’est pas hyper-crédible en archange des temps immémoriaux. Toutefois, ça ne l’empêche pas d’être irrésistible, tel qu’il est décrit dans le texte. Susan Ee a dit en interview qu’elle voulait au départ écrire une romance, et cet aspect traverse toute la trilogie. Néanmoins, elle a aussi laissé l’histoire se dérouler selon sa propre logique, et je veux rassurer les non-amateurs de romance : celle-ci est loin de prendre toute la place.

C’est avant tout une histoire d’action, avec de grands enjeux, et la romance doit composer avec ça. Tout le premier tome est ainsi consacré à la lente évolution de la relation entre Penryn et Raffe, d’ennemis à alliés de circonstance à amis. C’est l’inverse de l‘instalove. Certes, Raffe est super beau, il faudrait être aveugle pour ne pas le remarquer d’emblée. Mais, dans Angelfall, c’est le développement d’un lien de confiance entre Penryn et lui, plus que leur potentielle attirance, qui est mis de l’avant — encore une fois, en cohérence avec la trame générale.

Enfin, malgré son inexpérience, c’est Penryn qui va tendre le plus de perches à Raffe, qui, lui, va s’efforcer de rester stoïque. Et pour cause! Un ange ne peut avoir de relation charnelle avec une « fille de l’homme » (c’est-à-dire une humaine), sous peine de déchoir et de finir dans le Pit, torturé pour un temps indéfini… Tu parles d’un tue-l’amour!

En même temps, Penryn reste crédible à mes yeux. Elle est loin de se jeter sur Raffe à chaque occasion! Déjà, il n’est pas très encourageant avec elle. Deuxièmement, elle reste une adolescente sans stratégie, qui craint le rejet et le ridicule. Enfin, elle doit avant tout sauver sa sœur… et elle ne perd jamais cela de vue.

Par conséquent, on ne peut pas véritablement la qualifier d’entreprenante, et il ne se passe pas grand-chose entre eux pendant très, très longtemps (Raffe est d’ailleurs absent de la majorité du tome 2). Mais j’ai aimé le fait que, une fois son amitié avec Raffe établie, elle ne se culpabilise pas pour ses sentiments et ses désirs, elle n’est pas paralysée par l’insécurité, et elle n’hésite pas non plus à le taquiner un peu sur le sujet…

La trilogie est écrite à la première personne, au présent, uniquement du point de vue de Penryn, et le texte est aussi plein de petits commentaires au second degré :

Apparently, his evil health plan covers wing injuries because his wings seem to work just fine.

L’histoire se situe dans la zone de San Francisco et Silicon Valley, où l’autrice elle-même vit, et il y a quelques références à cette réalité, à ce qui faisait l’ancien monde ordinaire.

Finalement, je dois mentionner la part horrifique de cette série. Je ne suis pas une lectrice d’horreur, je n’aime pas spécialement avoir peur, ressentir du malaise ou être dégoûtée… Penryn and the End of Days flirte donc avec ma limite. Mais cela aussi est bien dosé, utile, puisque ça contribue à l’impression de danger, d’urgence et au suspense général des livres.

Un dernier signe qu’Angelfall m’avait marquée plus que je ne m’en souvenais? J’ai réalisé, en reprenant la trilogie, ce que les anges de ma propre série (Nocturne) doivent à ceux de Susan Ee, même si le concept global de mon univers est assez différent.

[Chronique] Captive in the Dark, de C. J. Roberts

J’ai lu ce roman au début de l’année, essentiellement par curiosité, et parce qu’il était gratuit. (Pas sûr que j’aurais payé juste pour pouvoir le lire; moins à cause de son sujet que parce que c’est un gros bestseller qui n’a pas besoin de mon argent.)

Après ce que j’ai expliqué dans ma dernière chronique, je pense que ça vaut la peine que j’en parle, d’autant que mon avis va à l’encontre d’autres opinions que j’ai pu lire ou entendre. Ma chronique va donc s’articuler autour de deux questions qui me semblent cruciales : qu’est-ce que ce livre? Et s’inscrit-il dans ce que les féministes appellent « la culture du viol », comme cela a pu être affirmé ?

Qu’est-ce que ce livre?

Il me paraît important de signaler que l’autrice de Captive in the Dark, C. J. Roberts, lui refuse catégoriquement l’étiquette de « romance ». Elle préfère le définir comme un « thriller érotique ».

Cela n’empêche pas nombre de lectrices, et même l’éditeur français, de le considérer comme une « dark romance ». La dark romance est un courant qui a émergé récemment, dont la définition fait encore débat. Je l’ai déjà vue décrite comme un croisement entre la romance et l’horreur. Quant à savoir la relation qu’entretiennent la romance et l’horreur dans le texte, l’ambiguïté demeure…

Mais cela même n’est pas nouveau. Comment en effet comprendre la romance zombi? S’agit-il d’un couple qui se bat ensemble contre des zombis? Ou d’une héroïne qui tombe amoureuse d’un zombi?

Some male scholars’ and writers’ puzzlement is honest; some judgment of women’s experience is truly vicious, like that of a young professor I met at a cocktail party in 1970 who, upon hearing that I was teaching Jane Eyre, said, « What a lousy book! It’s just a lot of female erotic fantasies, » as if female erotic fantasies were per se the lowest depth to which literature could sink.

Ceci n’est pas un extrait de Captive in the Dark, mais d’un essai de l’autrice féministe de science-fiction Joanna Russ, intitulé How To Suppress Women’s Writing. Quand j’ai lu ce passage il y a 10 ans, il m’a étonnée. Jane Eyre, érotique? Dans ce roman victorien très chrétien, Jane et Rochester n’échangent pourtant pas plus qu’un baiser…

Je n’ai cessé d’y penser depuis, et il a fini par m’apparaître que l’érotique se distingue du pornographique en ce qu’il n’est pas forcément explicite. Là où la pornographie désigne la représentation littérale de la sexualité, l’érotique se nourrit de symboles, d’associations et de références culturelles.

Ainsi, il n’y a pas longtemps, je suis tombée sur une autre conversation passionnante entre lectrices de romance. L’une suggérait que la figure du milliardaire n’était pas un fantasme économique, mais un fantasme érotique. Qu’on s’accorde ou non sur ce point précis, il me semble qu’on ne peut faire l’économie d’une lecture érotique des éléments de la romance, même la plus chaste d’apparence.

Quand j’avais 17 ans et que ma vision de l’art était encore profondément occidentale, masculine, réaliste (c’était avant que je me mette à la romance), quelqu’un m’a emmenée voir Le Secret des poignards volants au cinéma. J’ai détesté ce film. Pour moi, il n’avait aucun sens. Des personnages qui se mettent à voler quand ils se battent, des saisons qui se succèdent lors d’un unique combat en extérieur? On se foutait de la gueule de qui, exactement? Cette irrationnalité m’avait gravement offensée.

Cela ne m’effleurait pas, à l’époque, que l’art pût avoir une autre ambition que de représenter fidèlement le réel et de donner de grandes leçons de vie.

Or, tout comme les histoires de wuxia peuvent déstabiliser le profane, la romance nécessite un décryptage. En d’autres termes, il est malhonnête et ignorant de ne voir dans la romance qu’un récit normatif (prescriptive), en occultant le récit érotique qui se tisse en parallèle et qui, je le répète, ne se limite pas aux scènes dites « hot ».

Depuis toujours, le genre oscille entre les deux registres. Cela signifie, concrètement, que certaines œuvres relèvent du premier, d’autres du second, et qu’un grand nombre encore jouent sur les deux tableaux à la fois. Les lectrices de romance savent cela, et suspendent intuitivement leur incrédulité en fonction du niveau sur lequel on leur parle — comme le font les amateurs de wuxia confrontés à un élément fantastique.

J’ajoute que l’irrationalité, qu’elle ait un but esthétique, symbolique ou érotique, ne soustrait en rien les œuvres à la critique. Mais une critique est possible dans le respect et la reconnaissance des codes — c’est ce que je m’efforce de faire sur ce blog. C’est le rejet à priori des codes qui n’est pas une critique.

La dark romance, selon moi, constitue un glissement de l’idée de romance vers son pôle érotique. Puisqu’aucun couple ne se forme dans Captive in the Dark, j’ai choisi de classer cette chronique en érotica plutôt qu’en romance. Néanmoins, je tenais à justifier l’appellation de « dark romance », qui est basée sur une vision du genre comme spectre, plutôt que comme entité discrète (au sens mathématique).

Quand je parle d’érotisme (et si l’on peut parler d’érotisme pour qualifier Jane Eyre), je ne parle donc pas de la présence objective de sexe graphique, mais plutôt d’un niveau de lecture et de compréhension du texte. En l’occurrence, Captive in the Dark m’apparaît illisible au premier degré (tout comme le sont la plupart des œuvres de SFFF); on est très clairement dans le domaine du fantasme érotique.

Et, plus précisément, d’un ensemble de fantasmes érotiques de bondage, de discipline, de soumission et de masochisme (B-D-S-M). Le fantasme de viol, à titre d’exemple, est un fantasme de soumission.

Contrairement à ce que l’on entend parfois, les fantasmes de viol ne sont ni des conséquences ni des symptômes de troubles psychologiques. C’est un type de fantasme très commun chez les femmes (un à deux tiers des femmes y seraient sujettes, selon les études), et pas rare non plus chez les hommes (près la moitié selon une étude, qui souffre cependant d’un possible biais d’échantillonnage).

Surtout, ce fantasme a été corrélé à une vision positive et ouverte de la sexualité, à une meilleure estime de soi, ainsi qu’à un plus grand nombre global de fantasmes variés, dont des fantasmes de domination. En revanche, aucune étude jusqu’ici n’a étayé l’hypothèse du refus de responsabilité : à savoir que les femmes rêveraient de « viol » (fictif) pour pouvoir jouir sans être traitées de salopes qui aiment le sexe (idée qu’on retrouve dans King Kong Théorie, de Virginie Despentes).

Malheureusement, cette réalité est encore trop peu connue, et l’évocation du fantasme de viol a tendance à déchaîner le slut-shaming, y compris au nom du féminisme (l’ironie!). Celles qui revendiqueraient publiquement de tels fantasmes devraient avoir « honte », seraient « malades », contribueraient à la « culture du viol »…

On en arrive à mon deuxième point :Captive in the Dark contribue-t-il à la culture du viol?

La culture du viol, même si on en entend de plus en plus parler, reste un concept mal connu et mal compris du grand public. Il m’a moi-même fallu faire pas mal de recherches pour m’assurer que je n’écrirais pas d’âneries dans cet article.

Tout d’abord, la culture du viol ne consiste pas à nier ou à minimiser la gravité du viol. Dans nos sociétés, le viol est criminalisé, et très majoritairement considéré comme quelque chose d’abominable. L’enjeu que le terme de « culture du viol » cherche à dévoiler n’est pas là; il est dans ce qu’on est prêt à appeler ou non un viol.

Autrement dit, lorsque quelqu’un est accusé de viol, le premier réflexe n’est généralement pas de songer : Soit, mais un viol est-il un acte si grave? (Et encore heureux!) Par contre, nous sommes encore trop nombreux et nombreuses à nous dire : Mais est-ce vraiment un viol? Et c’est cela, cette dernière réaction, que désigne la culture du viol : tout ce qui, dans notre culture, nous empêche de penser la réalité du viol, de le voir pour ce qu’il est.

Parce que nous avons cette idée figée, et largement fausse, de ce qu’est censé être un viol — et tout ce qui dévie du scénario est systématiquement instrumentalisé contre les victimes.

Je vais à présent passer à travers plusieurs exemples concrets, et les confronter à la représentation qu’en fait Captive in the Dark.

Un viol, c’est un inconnu dans une ruelle sombre avec un couteau. Ce cliché véhicule trois préjugés, qui sont tous statistiquement faux : en réalité, la plupart des viols sont commis par des connaissances, à l’intérieur, et sans arme.

Dans Captive in the Dark, c’est le fantasme érotique qui correspond au cliché : l’héroïne, Livvie, se fait kidnapper, séquestrer et, plus tard, battre et violer par un homme qu’elle ne connaît pas. Pour autant, à côté de cette représentation fantasmée, l’autrice décrit deux cas d’agression sexuelle plus réalistes, qui réfutent explicitement le mythe : plus jeune, Livvie a subi des attouchements de la part de son beau-père, chez elle. Puis, vers la fin, des compagnons de fortune à qui elle a fait confiance profitent qu’elle dorme avec eux pour tenter de la violer.

Les trois évènements sont décrits sans la moindre ambiguïté comme des violences sexuelles. En fait, à l’opposé de la culture du viol, pour laquelle seul le premier cas est un « vrai viol » qui n’a besoin d’aucun contexte, c’est justement celui que l’autrice choisit de nuancer… Et, faisant cela, elle s’attaque à tout un tas d’autres poncifs de la culture du viol.

Ça ne peut pas être un viol : l’agresseur est un homme séduisant, qui peut avoir toutes les femmes qu’il veut. Dans Captive in the Dark, Caleb est un bel homme, qui n’a certainement pas de problème de « misère sexuelle ». Et pourtant, il viole.

Ça ne peut pas être un viol : la victime a avoué être attirée par son agresseur. Livvie rencontre Caleb pour la première fois dans la rue, et elle se sent physiquement attirée par lui. Malgré tout, c’est bien un viol qu’elle subit entre ses mains.

Ça ne peut pas être un viol : elle a « aimé » ça. Au sens qu’elle a joui, qu’elle a eu une réaction physiologique lui procurant du plaisir. C’est évidemment le cas dans le roman érotique Captive in the Dark… Livvie prend monumentalement son pied. Mais ça n’empêche pas qu’il s’agisse bel et bien d’un viol.

Ça ne peut pas être un viol : ils ont des sentiments l’un pour l’autre. Au fur et à mesure du roman, Livvie et Caleb développent une sorte de relation malsaine, non dénuée de sentiments. Et… devinez la suite? Ça reste encore et toujours un viol.

Enfin, la culture du viol consiste aussi à blâmer la victime pour son propre viol. Typiquement, on va mettre en cause son comportement, sa tenue, son caractère. On va aussi l’accuser de briser des carrières ou des familles, inversant le rapport de culpabilité. C’est ce que fait la mère de Livvie lorsqu’elle découvre son conjoint en train d’agresser sa fille, et cette attitude (le victim-blaming en anglais) est dénoncée sans réserve.

I tried to explain but she just said, ‘Is this what you do when I go to bed, Livvie? You put on your puta clothes and try to seduce your father?’
‘He’s not my dad.’ I said, but that wasn’t the point.

Pour récapituler, la culture du viol consiste à effacer, à nier les violences sexuelles, en présentant une gradation de comportements comme normaux, banals, justifiés, voire romantiques. Or, c’est bien le phénomène inverse qu’on observe dans Captive in the Dark : tout le roman est fondé sur la prémisse de la violence — sans laquelle il n’y aurait ni horreur, ni thriller, ni fantasme de viol — et sur sa sensationnalisation.

Aucune relation « romantique » ou « amoureuse » ne lie Livvie et Caleb. Et la situation de Livvie, enlevée, emprisonnée, attachée et dressée pour devenir une esclave sexuelle, n’a rien de normal, de banal ou de réaliste. C’est même là tout le concept du livre! Comment peut-on à ce point le lire à l’envers?

Nul doute que le sujet de Captive in the Dark soit trop déplaisant ou dérangeant pour certaines personnes. Ce n’est pas un roman à mettre entre toutes les mains. Si vous cherchez du romantisme ou de la légèreté, passez votre chemin! En revanche, si les scénarios de « viol » (imaginaire, dois-je encore le préciser?) vous titillent, explorer ce fantasme via une fiction me semble tout à fait sain.

Je rappelle que le « rape play » est une pratique BDSM qui existe. Et je rappelle que la lecture est toujours un acte consenti de votre part, même si ce que vous lisez ne l’est pas, et que vous disposez en tout temps du safeword le plus efficace et le plus absolu : fermer le bouquin et arrêter de lire.

[Chronique] Duty, de Bethany-Kris

Même si c’est ambitieux, j’aimerais bien essayer de chroniquer toutes mes lectures sur ce blog. Y compris celles que j’ai moins aimées, voire détestées. C’est un choix de ligne éditoriale, c’est le mien.

Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles on peut ne pas vouloir écrire de chroniques négatives. On peut ne pas vouloir faire de peine à l’auteur, ou de la mauvaise pub à quelqu’un qui n’a déjà guère de visibilité. On peut avoir peur d’une réaction agressive de l’auteur (hélas, cela arrive). On peut aussi simplement ne pas souhaiter mettre en avant un livre qu’on juge bon pour les oubliettes — car, même quand on le critique, au fond, on en parle.

Tout cela est légitime, et chacun fait comme il sent. Pour ma part, l’intérêt que j’ai à chroniquer réside surtout dans l’analyse. Qu’est-ce qui fonctionne, pourquoi? Qu’est-ce qui ne fonctionne pas, pourquoi? Qu’est-ce qui m’a permis ou empêchée de ressentir X ou Y?

Et il me semble que ces questionnements apparaissent de façon d’autant plus claire qu’ils sont contrastés et comparés. Répéter que j’aime A dans tel et tel livre, c’est moins parlant que d’explorer pourquoi j’aime A dans tel livre, mais pas dans tel autre.

Ensuite, il y a le fait que, si je commence à discriminer, je vais avoir du mal à trancher entre les livres que je me donne le droit de critiquer, et ceux que je choisis d’épargner. D’une, parce qu’il y a des œvres qui tombent au milieu de mon spectre d’appréciation, comme Ayesha At Last, que j’ai trouvé excellent par certains aspects, et très décevant par d’autres (lire ma chronique).

De deux, parce que les auteurs non-francophones ont beaucoup moins de chance d’être affectés par mes chroniques… Donc, il est clair qu’une telle autocensure risque d’invisibiliser mes lectures francophones. À long terme, l’idée même que je ne pourrai pas en parler si je n’aime pas un livre en français ne va pas m’encourager à en lire plus…

Tout ça pour dire que j’ai décidé de vous parler de Duty en toute franchise, et ça commence par la façon dont j’ai découvert ce roman. J’ai beau avoir une très haute PAL, j’ai régulièrement des envies ou des curiosités de lecture passagères, qui ne trouvent pas assouvissement dans tout ce que j’ai accumulé depuis 10 ans. Cette fois-ci, c’était la « mafia romance ».

Je planche toujours sur mon tome 2 en tant qu’écrivaine, et ma coach m’a fait réaliser que mon héros paraissait être un genre de parrain de la mafia (sauf que c’est un univers fantastique). Et, comme j’avais justement du mal à le cerner, et du mal aussi à déterminer jusqu’où je pouvais et voulais aller dans une romance (en termes de violence et de morale), il m’a paru logique de lire ce qui se publiait.

Je suis donc allée dans un groupe Facebook, et j’ai demandé des recs. Ça m’a permis de télécharger 15 débuts gratuits. L’idée était de pouvoir sélectionner ceux que j’allais prendre le temps de lire en entier. Or, sur 15 extraits, dont 12 d’autrices francophones et 3 d’autrices anglophones… un seul m’a donné envie de lire la suite. C’était Duty, de Bethany-Kris, que j’ai donc acheté.

Les autres avaient tous, selon moi, un problème rédhibitoire. Dans une minorité de cas, l’écriture était trop immature (et ça ne se cantonnait pas aux autoédités!). On aurait dit une adolescente qui jette vite fait un fantasme sur une page. Ça n’avait aucune consistance, aucun réalisme. D’autres fois, le « héros » était trop dégueulasse. Du genre qui traite ouvertement les femmes comme des objets.

Mais, la plupart du temps, leur problème était à la fois plus insidieux et plus banal : je n’arrivais pas à m’attacher aux personnages. Et ça, c’est ce qui pardonne le moins en littérature.

Seule Bethany-Kris, donc, une autrice canadienne anglophone autoéditée, a su éveiller mon intérêt. Son héros, Andino, est Capo dans la mafia new-yorkaise. Il fait son boulot et il le fait bien, jusqu’à ce que son oncle, le boss, lui signale son intention de laisser la main… et de faire d’Andino le nouveau chef. Une responsabilité qu’Andino n’avait pas prévu, et qu’il n’est pas sûr de vouloir.

Et les choses se compliquent encore lorsqu’il croise une jolie joggeuse aux cheveux multicolores et aux nombreux tatouages. Parce qu’en tant que prochain boss de la mafia, il n’a soudain plus droit à sa vie privée. Il n’a plus le droit de tomber amoureux de n’importe qui. S’il doit se marier, c’est avec une femme « aux normes » : italienne, catholique, et de préférence du milieu. Autant de choses que Haven n’est pas…

C’est un roman qui commençait plutôt bien. Andino n’est pas un un sadique ni ostensiblement un coureur. Bien sûr, c’est la mafia, on est prompt à régler certains problèmes par la violence (mais j’espère que vous avez remarqué à ce stade que l’État le fait aussi). Mais c’est du business avant tout. Cet aspect-là m’a semblé au départ plutôt convaincant.

J’ai également aimé la façon simple et normale dont Haven rencontre Andino — dans un parc : elle court, il promène son chien. Et le fait que Haven elle-même est normale, sans être pour autant ordinaire. En effet, elle gère un club de striptease et partage sa maison avec Valeria et la petite fille de cette dernière. Valeria est une immigrée mexicaine sans papiers qui travaille au bar, dans son club.

Autrement dit, Haven est une femme d’affaires, une self-made woman, une grande fille qui assume sa vie, ses désirs, sa sexualité. Pour moi, dans une histoire de mafia, surtout si le héros est haut placé, c’était un must. Je veux être sûre que l’héroïne est en mesure de lui tenir tête.

Au final, malheureusement, c’est un livre que j’ai trouvé moyen. En plus, c’est une duologie; Haven et Andino ne finissent pas ensemble à la fin du premier tome… Et, bien que ça me frustre de m’arrêter là, je n’ai pas la patience de me taper tout un autre tome comme le premier!

Parmi les points positifs, outre ce que j’ai déjà décrit, il y a la relation entre Haven et Andino dans son ensemble. J’ai trouvé la problématique intéressante, pertinente, et traitée de façon réaliste. Loin d’une romance éclatée qu’il faut lire comme un pur fantasme, Duty pose la question suivante : et si l’homme dont tu tombes amoureuse faisait partie de la mafia?

Haven’s brow furrowed, and her gaze narrowed. « Don’t dismiss my concerns just because you might think they’re silly. I’m allowed to have them. »

Parce que, pendant longtemps, Andino le cache à Haven. Évidemment, on ne va pas crier sur tous les toits qu’on fait partie d’une organisation criminelle… C’est donc peu à peu qu’elle le devine, et elle-même reconnaît qu’elle a d’abord fait l’autruche parce que ça l’arrangeait. Parce qu’elle avait juste envie de le baiser sans se poser de question, sans assumer de responsabilités.

Et lui, il veut profiter de cette ignorance, de pouvoir faire semblant qu’ils ne sont qu’un homme et une femme, sans avoir le poids du devoir (le titre) sur les épaules en permanence. Oui, c’est assez égoïste, mais ne vous inquiétez pas, Haven ne va pas laisser passer ça! Elle va exprimer ses exigences sans relâche — tout en reconnaissant son propre tiraillement — et, même s’il lui en coûte, c’est elle qui va poser et imposer ses limites tout au long de leur histoire.

« (…) So, maybe I need you to give me a reason why I should wait for you, okay? Because between us, I’m the one who goes the distance. I give; you take. It can’t keep being like that. »

Maintenant, ce qui était moins réussi… Le côté mafia perd en réalisme au fur et à mesure du récit. Il faut savoir que l’autrice a écrit un tas de séries et de one-shots sur à peu près tous les autres personnages de son univers mafieux. Mais, le résultat, c’est que tout ce qui concerne la mafia semble ultimement tourner autour d’histoires de cul. Ou d’amour, comme vous voulez.

C’est plein de : untel de la famille ennemie fréquente ma fille! Mon fils a été vu avec unetelle de la famille ennemie! Guerre! Et chaque réunion soi-disant d’affaires où Andino se confronte à son oncle se résume à une discussion de sa vie sexuelle et romantique. À croire que c’est le sujet le plus important pour des criminels qui contrôlent la ville de New York… Et, surtout, ça devient vite répétitif. Ça crée un effet global de verbosité et de longueurs inutiles.

Par ailleurs, je n’ai pas vraiment accroché à la relation physique entre Haven et Andino. Le point de vue de Haven à cet égard était assez cliché : elle sent son regard sur elle même quand elle ignore qu’il est physiquement présent (c’est un pouvoir paranormal!), il est trop beau, très grand avec des yeux verts, elle ne peut pas lui résister… Et leurs scènes hot étaient un peu trop rough à mon goût.

Pourtant, j’aime bien le sexe rough, ou je le croyais. Seulement, j’ai parfois la sensation que pour dépeindre une femme très libérée — ce que Haven est, sans aucun doute, et à priori c’est assez appréciable —, on la fait simplement aimer des trucs qui sont traditionnellement considérés comme des fantasmes masculins, ou des trucs que les hommes aiment.

He didn’t give her a warning— just thrust in.
All the way in.
« Fuck. »
Haven let out a gasping breath. « Shit.« 

Je ne veux pas dire que ça n’existe pas. Mais, à mon avis, ça doit être rare, et ça devrait être souligné comme tel (lampshaded, comme on dit dans le métier). Sinon, on dirait qu’on prend le point de vue masculin comme norme ou base, et qu’on juge de la sexualité des femmes à cette aune. Or, au lieu de désirer comme par hasard ce que le héros désire, une femme sexuellement libérée pourrait aussi bien le guider vers des pratiques auxquelles il n’aurait pas songé (c’est le cas dans Hate To Want You, dont j’avais au contraire loué les scènes de sexe).

Ma dernière critique porte sur le style. Je vous laisse admirer le dernier extrait… Tout n’est pas comme ça, et il y a des parties où ça passe bien — d’ailleurs, en lisant le début, ça ne m’avait ni frappée ni gênée. Mais c’est une accumulation. Ce style haché, qui essaie d’être percutant à chaque ligne à grand renfort de gros mots, finit par être carrément lassant.

Pour conclure, c’est une romance dont je comprends qu’elle ait ses fans, qui part avec un avantage sur pas mal d’autres — des personnages attachants —, mais ça me déprime aussi un peu de penser que c’est un bestseller, désormais traduit en français, alors que de vraies perles passent sous le radar…

Ça donne aussi une idée de ce que les francophones lisent, ce dont ils sont donc amenés à s’inspirer, et ça m’aide à comprendre pourquoi j’ai personnellement tant de mal à trouver mon compte parmi les auteurs francophones de romance.

[Chronique] The Truth of Things, de Tasha L. Harrison

C’est sur Twitter, en pleine résurgence de #BlackLivesMatter, à la suite du meurtre de George Floyd, que j’ai vu passer une recommandation pour ce roman. À l’origine, quelqu’un avait exprimé du dégoût à l’idée d’une future fiction mettant en scène une romance entre une militante noire et un policier… Et je le comprends : une telle intrigue pourrait facilement vider le mouvement de toute substance politique, et réduire le conflit à un niveau individuel ou à un malentendu.

Sauf qu’il se trouve qu’en 2017, l’autrice noire de romance Tasha L. Harrison a écrit et publié (en autoédition) l’histoire d’une femme noire et d’un policier.

Je ne pouvais pas ne pas le lire… En effet, j’avais confiance que l’autrice aborderait la question d’une façon honnête et respectueuse envers les Noirs et le racisme qu’ils subissent aux mains de la police. Et c’était précisément ce qui me rendait curieuse : comment? Ce n’était pas le concept en soi qui m’attirait, mais la façon dont on pouvait le faire fonctionner (on pourrait dire que c’est là l’essence du genre, l’intérêt principal de toutes les romances).

Et je n’ai pas été déçue. C’est une autre très belle découverte de 2020 pour moi, et j’ai d’office rangé l’autrice dans ma catégorie « valeur sûre ».

Avant d’entrer dans l’histoire et tout ce qui m’a plu, je tiens tout de même à mentionner ma seule critique : ce n’est pas un livre qui a été correctement relu. Le texte contient vraiment pas mal de fautes, qui vont de simples coquilles à des erreurs d’homophonie, en passant par des mots en trop et une concordance des temps qui m’a paru fautive.

Cela dit, c’étaient justement des fautes purement formelles, superficielles. Ça n’empêche pas le texte lui-même d’être excellent, très bien écrit, évocateur, intelligent.

Ava Marie est une jeune femme noire qui vit à Camden, une vraie ville du New Jersey située en face de Philadelphie. Malgré ses origines plus que modestes, elle s’en est bien sortie, avec un emploi de photojournaliste dans un journal local, et sa propre entreprise de photos de mariage qui commence à décoller.

Alert and hyper-vigilant, I’d walked these streets all of my life. But hyper-vigilance created a specific sort of fatigue that I have only seen in other inhabitants of neighborhoods like mine. That fatigue was called I-wish-a-mothafucka-would. It was exactly this fatigue that made me dismiss the thought of doubling back and walking nearly four blocks out of my way to avoid these corner boys when my apartment was within sight.

Un soir où elle rentre chez elle, elle se fait embêter par un dealer, défendre par un autre et, évidemment, la police débarque direct sur ces entrefaites. Ava se fait mettre par terre et écraser la tête au sol avant qu’un second véhicule de patrouille arrive et calme le jeu. Dans ce second véhicule, un policier noir qui insiste pour la raccompagner chez elle et s’excuser du comportement de sa collègue.

She looked like she could be a Latina or maybe mixed. Not that it mattered. All cops were one color. Blue.

Je vais essayer de ne pas vous citer tout le livre, mais je vous assure que c’est difficile; il y a tellement de phrases percutantes, d’expressions géniales…

Le gars qui a défendu Ava, un jeune de 19 ans d’origine dominicaine avec des antécédents judiciaires, Emil, se fait embarquer au poste. Le lendemain, Ava s’y rend pour déposer plainte — une partie de son matériel s’est brisé lorsque l’agente a vidé son équipement sur le trottoir. Et là, elle recroise le policier de la veille, Levi Raymond, dans une tenue de sport tout à fait révélatrice…

Vous l’avez compris, c’est un livre qui parle de pauvreté, de racisme et de brutalité policière, et je vous préviens : vous allez pleurer votre vie. Mais c’est aussi beaucoup plus que ça; c’est la vie réelle de personnes de toutes sortes de profils, avec leurs problèmes, mais aussi leurs victoires, leurs espoirs, leurs désirs, leurs amitiés.

Tous les personnages sont riches et différents; c’est un vrai bonheur! Yves, la meilleure amie d’Ava, aussi d’origine dominicaine, en couple libre avec un type aisé. Levi lui-même, qui vient d’une famille noire très soudée de classe moyenne (Ava les compare aux Huxtables). Auntie Portia, qui a recueilli Ava, qui cuisine chez elle et vend ensuite sa « soul food ».

La « méchante » policière, qui est donc une femme et pas forcément blanche… et qui illustre bien que le problème, c’est plus que les individus : c’est l’institution qui favorise et rend possible les mauvais comportements d’individus agressifs, racistes, misogynes. Francis, la jeune collègue blanche d’Ava au journal, bien intentionnée et libérale — on apprend au détour d’une phrase qu’elle a été élevée par deux mères —, mais pas toujours consciente de ses privilèges.

La vraie mère d’Ava, enfin, est addict et vit dans la rue. Cependant, ce qui aurait pu être un stéréotype est traité avec une grande finesse. Les sentiments ambivalents d’Ava par rapport à elle, entre colère, pitié, inquiétude, honte… et juste la nécessité de se protéger elle-même, de vivre sa vie, tout cela m’a incroyablement touchée et bousculée.

Mais n’allez pas pour autant vous imaginer que c’est un roman entièrement tragique! Pas du tout. C’est aussi un roman vibrant, rayonnant, débordant de vie, de joie, d’amour. J’ai ri plus d’une fois aux conversations très explicites entre Ava et Yves :

« (…) If anyone knows that happiness doesn’t exist at the tip of a dick, it’s this girl right here. I’ve had lots of dicks. I’ve done my due diligence. »

(Oh, et qu’est-ce que j’aime les romances sans slut-shaming!!)

Un autre aspect qui m’a beaucoup plu, c’est sa description du quotidien insouciant de la jeunesse. Sortir, aller à des concerts, à des fêtes de quartier, prendre des verres, vivre sa meilleure vie. Harrison nous invite par exemple au Roots Picnic, une institution à Philadelphie; c’est à la fois dépaysant (parce que je n’y suis jamais allée)… et ça m’a rappelé avec nostalgie tous mes étés passés dehors à Montréal, les festivals, les bars, les terrasses, les amis.

By the time Wu Tang, the closing act, made it to the stage, both of us were sweaty, halfway high from all the weed smoke, and loving life.

Trop de romances à mon goût mettent en scène des héroïnes « sages » ou obsédées par leur boulot, qui ont l’air d’avoir une vie des plus ternes jusqu’à l’arrivée du héros… Et, comme celui-ci est souvent fortuné, on a l’impression que le seul fun qu’on peut avoir dans la vie, c’est quand on est riche et en couple. Quelle arnaque! Comme le dit Emil à propos de la photographie (et comme je le crois ardemment à propos de la littérature) :

« (…) it lets you see the world in a different way. All of the trash and burnout buildings and poverty…it can be made beautiful through the lens of a camera. (…) »

Ava est une héroïne que j’ai adorée, oscillant entre idéalisme et pragmatisme, assurance et gaucherie, prête à se défendre, mais plus que consciente que l’amour n’arrive qu’à ceux qui acceptent de baisser leur garde… Elle fume également des joints, y compris avec son amoureux policier. Pour ça aussi, merci. J’ai tellement l’habitude qu’on parle de weed pour caractériser des bad boys, ou qu’on présente ça comme une « gateway drug »… Je vous rappelle que c’est légal ici, comme l’alcool. Vos bouquins moralistes ont mal vieilli.

« How did you get into wedding photography, huh? You aren’t exactly as (sic) a hopeless romantic. »
« I am a hopeless romantic, fuck you very much. »
(…)
Okay, Ava. Make conversation. Make the words with your mouth. You can do this.

Quant au héros… On n’a pas son point de vue dans ce livre, mais, pour une fois, ça ne m’a pas manqué. Peut-être parce qu’Ava était suffisamment intéressante à elle toute seule, et la romance assez bien écrite pour que je saisisse les intentions et sentiments de chacun. Ce qui m’a séduite chez Levi, plus que sa bite impressionnante (malgré les conversations hilarantes que cela occasionne), c’était tout d’abord son absence totale de jalousie.

Oh mon Dieu que c’est hot! Donnez-moi plus de héros comme ça. Ava vit sa vie sans jamais lui rendre de compte ni lui demander d’autorisation. Notamment, elle devient amie avec Emil, qui semble avoir des sentiments pour elle, et… il l’accepte! Non seulement il l’accepte, mais il tient à aplanir les choses avec son « rival ». Il le soutient, et garde même un secret pour lui jusqu’à ce qu’il craigne que ça retombe sur Ava.

En gros, Levi est un type en or. Quand Ava a une crise d’anxiété, il la guide à travers un exercice de méditation — car lui-même ne s’est pas sorti de ses problèmes uniquement via la boxe… ce qui aurait certes été plus macho, mais pas mal moins réaliste.

Il est donc quasi-parfait… Et ça ne l’empêche pas d’avoir une réaction vers la fin qui m’a arrachée le cœur, et qui m’a donné envie d’arrêter de lire pour hurler : MEN. Les hommes. Argh. Les hommes. (Sauf qu’il était une heure du mat’, j’aurais dû dormir, mais je n’arrivais pas à poser ce roman ni à m’arrêter de pleurer.)

Je me rends compte que c’est en lisant de la romance que j’ai éprouvé certains de mes sentiments les plus forts de sororité, où je me suis sentie le plus légitimée et comprise dans mes sentiments de femme hétérosexuelle, et c’est clairement l’une des raisons pour lesquelles j’aime autant ce genre. Il n’y en a pas d’autre qui me fait ça. Vraiment aucun.

Bref. Levi aurait pu être « trop beau pour être vrai » si la plume de l’autrice n’était pas aussi précise, aussi vraie, aussi expressive, et ne le rendait pas malgré tout réel, trop réel.

« I’m really fucking happy, » I blurted, my mouth full of chicken, cheese, and guacamole.
Levi looked up at me and smiled. « Me too, » he said. « I think it has something to do with you. »

[Chronique] Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier

Désolée pour cette petite pause; le confinement n’a pas été tendre avec mes divers projets! Mais puisque ce blog est bénévole, et que j’essaie de le voir comme une opportunité plutôt qu’une obligation, j’ai décidé de laisser traîner encore un peu mes chroniques en retard, pour vous proposer à la place celle d’une ancienne lecture.

Le Déni du Maître-Sève est le premier tome d’une série de fantasy française écrite et éditée par Stéphane Arnier, Mémoires du Grand Automne.

J’avais déjà publié un avis à l’époque, soit il y a environ deux ans. Cependant, pour plusieurs raisons, mon article d’alors n’est plus disponible… C’est donc l’occasion d’en refaire un nouveau!

Pourquoi ai-je envie de reparler de ce roman aujourd’hui? Je l’avoue, c’est surtout pour son « worldbuilding ». Début avril, le blog Planète Diversité publiait un article sur le sexisme en fantasy. Je vous invite à le lire. En français, il y a aussi l’article d’Audrey Alwett qui liste plusieurs clichés sexistes (y compris « bienveillants ») qu’on retrouve encore souvent en littérature sous la plume d’auteurs masculins.

Ces deux articles se concentrent sur la place et la représentation des personnages féminins. Or, dans le roman de Stéphane Arnier, ce n’est pas ce qui m’a gênée. C’est plutôt l’univers qu’il a créé autour. Mais, avant d’entrer dans ces détails, je voudrais vous présenter ce premier tome d’une façon plus générale, et souligner ses aspects positifs.

Déjà, c’est de l’autoédition sérieuse. J’avais d’ailleurs un respect préalable pour l’auteur, qui tient un blog sur l’écriture que je lis régulièrement et avec intérêt. En dépit d’un subjonctif malheureux après « après que » (qui a peut-être été corrigé depuis), la langue est propre et correcte.

Ensuite, c’est un roman qui se lit facilement et agréablement. Les évènements s’enchaînent avec un bon rythme, il y a une petite enquête dont on veut savoir le fin mot. Mon seul bémol, c’est que je ne me suis pas attachée au personnage principal (ni réellement à aucun autre). Ce qui, pour moi, est un défaut non négligeable… Sauf que j’ai l’intuition que le personnage a été sciemment écrit comme ça, et je sais qu’il y a des lecteurs que cela ne dérange pas.

Objectivement, le Maître-sève du titre n’est simplement pas un personnage très sympathique ni inspirant. Ses « bons sentiments » résident essentiellement dans l’amour qu’il voue à sa femme et sa fille, mais le premier est couplé à un aveuglement — le déni du titre — qui crève les yeux du lecteur, et le second mâtiné d’un paternalisme jamais vraiment justifié.

Vis-à-vis de son peuple, le Maître-sève est une figure d’autorité qui se situe sans ambiguïté du côté du statu quo et des traditions — lesquelles ne sont, elles non plus, jamais problématisées. Les « mécontents » sont dépeints comme une foule irrationnelle, immature, incapable d’accepter la nécessité, et dont la colère serait nourrie de mensonges. Dans ce monde, l’organisation sociale ne souffre pas d’alternative.

Que ces gens aient des revendications, c’était une chose. Qu’ils foulent les racines de l’Arbre-Mère et qu’on les laisse faire, c’en était une autre!

On en vient donc à l’univers créé par Arnier pour sa série… Celui-ci est, de prime abord, assez original : les personnages principaux appartiennent au peuple des Alkayas, une race ou espèce qu’on imagine humanoïde, mais qui entretient un rapport bien particulier aux arbres.

En effet, ils naissent non pas du ventre de leur mère, mais d’un « bourgeon » de leur arbre-mère, Alkü. Ils n’ont pas de cœur, mais une graine; et, à leur mort, un arbre s’élève au lieu où ils ont été enterrés, formant une forêt d’arbres-ancêtres. Plutôt joli et bucolique, comme image, non?

Seulement, derrière cette façade de symbiose avec la nature, c’est plutôt un calque de notre civilisation moderne, technique et « rationnelle » qui se dessine peu à peu. Or, je ne pense pas que l’auteur ait consciemment placé dans son univers tous ces éléments historiquement et anthropologiquement situés; pas plus qu’il n’y a consciemment mis ses préjugés sexistes.

Je crois au contraire que c’est un bon exemple d’impensé, de certains phénomènes qui nous paraissent évidents, naturels, inévitables, au point qu’on les retrouve dans des mondes de fantasy qui ne les appellent pas du tout… Pour parler concrètement, commençons par le fait que les Alkayas sont dépossédés de leur propre reproduction.

Celle-ci est assurée par une entité extérieure, l’arbre-mère — tout va bien jusqu’ici. Ce qui est choquant, c’est que l’accès à cet arbre-mère est restreint à une élite d’experts, les sèvetiers. Le aspirants parents doivent donc s’inscrire sur des listes d’attente pour espérer le droit de féconder un bassin sur l’une de ses branches. Après quoi, leurs visites du bourgeon restent strictement contrôlées.

Pour justifier ces mesures technocratiques extrêmes, on nous explique qu’il n’y a pas assez de bassins pour tout le monde à cause d’une surpopulation. Or, comment peut-il y avoir surpopulation si la reproduction est le fait centralisé de l’arbre-mère? Comment peut-il ne pas y avoir assez de bassins pour n enfants, s’il y en a eu assez pour faire naître 2n parents la génération d’avant?

De plus, pourquoi l’arbre-mère aurait-il besoin d’une armée de professionnels pour fonctionner? Dans la nature, les plantes se reproduisent sans aide. Les animaux aussi. Si les humains, surtout dans nos pays « développés », accouchent de nos jours avec assistance médicale, c’est en grande partie pour des raisons idéologiques (directement ou indirectement).

Quant à l’aspect sexiste… Il concerne l’organisation sociale de la famille. Pourquoi, dans un monde où la reproduction est entièrement externalisée, où mère et père y ont un rôle à priori identique, retrouve-t-on intacte la cellule familiale traditionnelle avec ses rôles genrés? Pourquoi, dans un monde où tous les bébés naissent en même temps au moment de la « Cueillette », et sont en plus cueillis non par leurs géniteurs, mais par des professionnels, y aurait-il un lien parents-enfant particulier?

Certes, la femme du Maître-sève elle-même travaille, mais c’est elle aussi qui fait ses « fameuses soupes » à la maison. L’épouse de Ramure, pour sa part, semble toujours être à la maison pour recevoir le Maître-sève lorsque son mari travaille…

La famille du Maître-sève porte également le même nom (Saule). J’aimerais croire que ce n’est pas parce que la femme a pris le nom de son mari (quelque chose qu’on ne fait même plus au Québec depuis longtemps!), ni parce que la fille a hérité du nom de son père (idem), mais dans un récit de fantasy… Si c’était une fantaisie spécifique à l’univers plutôt qu’une règle patriarcale, l’auteur aurait pris la peine de l’expliciter, non?

Pour résumer, ce n’est pas que ce roman soit tellement sexiste… Non! Ce sont juste les rapports sociaux qui sont tellement conventionnels, alors que l’univers offrait tant d’autres possibilités plus logiques et plus créatives! Je me rends compte qu’un monde en soi peu sexiste peut être écrit d’une façon conservatrice, si le sexisme, aussi faible et bénin soit-il, y est sans fondement, sans cohérence avec le reste de l’univers.

Au contraire, on peut évidemment choisir d’écrire des univers agressivement sexistes sans les naturaliser. Et je ne parle pas d’avoir un discours moralisant sur ce qui est bien ou mal, pas du tout… Je parle d’assumer les contradictions et les conflits inhérents à toute organisation sociale, les tensions qui l’habitent, et les façons dont différents groupes sociaux (et les individus qui les composent) s’y rapportent.

[Chronique] Dans la lumière, d’Amélie Voyard-Venant

Je ne croyais pas prendre un vrai risque en achetant ce roman. J’ai non seulement déjà lu, mais j’ai édité Amélie Voyard-Venant par le passé, du temps où j’étais éditrice à compte d’éditeur. Alors, quand j’ai appris qu’elle avait sorti un roman de fantasy avec un couple F/F, agrémenté de plus d’un fort jolie couverture… ça m’a tout de suite tentée. J’ai profité du Rainbow Challenge pour le découvrir enfin.

(Visuel par Cordélia)

Malheureusement, et à ma surprise, j’ai été déçue. Si je devais résumer mon impression, c’est que ce roman n’est pas mûr, pas abouti. C’est trop proche pour moi d’un premier jet, j’estime qu’il n’a pas été correctement retravaillé. À tous les niveaux. Et pour ça, j’avoue que j’en veux moins à l’autrice qu’à l’éditeur.

C’est la première fois que je lis un livre de cette maison d’édition, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne m’en donne pas une bonne impression. À la rigueur, tout ce que je vais développer dans cet article n’est que mon opinion subjective — mais le fait qu’il n’y ait pas eu de correction pro, ça, c’est objectif. La personne qui a relu le texte final ignore de toute évidence ce qu’est le subjonctif…

On peut aussi parler du style. Les autres récits que j’ai lus de l’autrice étaient contemporains, écrits dans une langue simple et directe, vivante et naturelle. Avec ce changement de genre, elle s’est essayée à un style différent : plus classique, plus littéraire, avec point de vue omniscient. Un vrai défi, je l’admets, qu’elle n’a à mon sens pas relevé.

Le style m’a paru inutilement formel, redondant, explicatif, plutôt qu’expressif et évocateur. Ça aussi, c’est quelque chose qui peut être amélioré avec une véritable direction littéraire, même si c’est fastidieux… Encore une fois, je constate que ça n’a pas été fait, ou pas assez.

Pour ce qui est de l’intrigue, elle n’est pas très originale et suit la trame commune à de nombreux récits de fantasy qu’est le voyage dans des contrées inconnues. La quête aussi a été vue et revue : une jeune femme qui tente de sauver son frère ou sa sœur cadet-te.

Je n’ai pas de problème avec le premier aspect, qui garantit au moins une structure globale qui tient la route. J’ai moins accroché au second; pas tant à cause de l’idée en soi, mais parce qu’en l’occurrence, je n’ai jamais totalement compris en quoi cette quête avait du sens… Et le climax de l’histoire ne fait que confirmer, selon moi, qu’elle n’en a aucun.

Ellara est une chasseresse de 25 ans. Son jeune frère, Ismaël, tue par mégarde un animal « marqué », se condamnant ainsi à être emmené à jamais par « les Autres », des créatures puissantes, mi-divines, qui règnent sur le monde des humains. Peu importe que ce soit une Règle établie depuis toujours et connue de tous, que personne n’a jamais pu contourner. Ellara, elle, ne songe plus qu’à y parvenir.

J’ai eu du mal à me défaire du sentiment qu’elle se rebellait pour se rebeller… d’autant que c’est l’impression que tout son personnage m’a faite.

Je ne me suis jamais attachée aux protagonistes, à commencer par l’héroïne, et c’est peut-être ce qui a plombé tout le roman pour moi. Ellara m’a franchement horripilée. Elle est très négative, agressive, hostile, sans qu’on sache pourquoi. Mais le pire, pour moi, c’est que personne autour d’elle ne la remet jamais à sa place (sauf Mira), et qu’elle n’évolue pas.

J’ai mentionné dans ma toute première chronique que je n’aimais guère les héroïnes trop dures, trop contondantes. En voici un exemple… Et non, ce n’est décidément pas lié au fait que ce soit une femme. En y réfléchissant, je ne trouve son attitude ni féminine ni masculine — simplement immature. On dirait un-e ado qui répond mal à ses parents.

Alors, quand c’est une adulte qui se comporte ainsi avec tout le monde… Ça me paraît avant tout irréaliste. Et, paradoxalement, alors qu’on lui a peut-être donné ce caractère pour qu’elle se démarque, pour qu’elle ne soit pas « parfaite », elle en devient une sorte de Mary Sue : tous autour d’elle acceptent sans broncher qu’elle les traite de la sorte (il y a même un personnage qui tombe amoureux d’elle!), et elle ne subit jamais le retour de bâton auquel on pourrait légitimement s’attendre.

Myrth, son love interest, est beaucoup plus sympathique. Mais même elle manque d’un arc narratif interne clair. Finalement, aucun personnage n’évolue au cours du roman, ne grandit, ne mûrit, ne devient meilleur (ou éventuellement pire, comme dans Kindred, d’Octavia E. Butler, qui est une masterclass à cet égard).

Et ça, pour moi, ça ne pardonne pas. Au fond, c’est même là tout le problème avec Ellara, qui peut bien être aussi désagréable et égocentrique qu’on le veut — pourvu qu’elle s’en rende compte et s’amende à la fin (ou en paie le prix).

Je vais vous donner un exemple d’une de ses réactions, qui m’est vraiment restée en travers de la gorge. À un moment de l’histoire, Myrth, qui a des sentiments de plus en plus forts pour elle, décide de lui révéler ce qu’elle est. Alors, Ellara se fâche et la rejette.

Je précise ici que dans cet univers, l’homophobie à priori n’existe pas. L’homosexualité ou homoromantisme d’Ellara est présenté comme parfaitement naturel et accepté, de même que le couple que forment deux hommes dans son village. Ça, c’est cool.

Mais… il n’y a que moi que ça choque, que dans une analogie fantastique de la différence (Myrth qui n’est pas humaine), la réaction de colère et de rejet d’Ellara soit complètement normalisée? En effet, Ellara ne s’excuse jamais, ne convient jamais d’avoir eu tort; c’est Myrth qui doit s’écraser et subir, et espérer qu’Ellara consente à l’accepter telle qu’elle est.

Ellara se justifie même, plus tard, par le sentiment d’avoir été trompée et trahie. Sauf qu’il n’y a pas plus de trahison à lui avoir caché sa vraie nature, qu’il n’y en aurait, par exemple, à n’avoir pas fait son coming-out à quelqu’un dès la première rencontre. Si on présume que toute personne qui ne se présente pas d’emblée comme gaie (non-humaine) est hétéro (humaine), on en est la seule responsable!

Ça m’a vraiment étonnée, dans un livre estampillé LGBT+. Ça ressemblait beaucoup trop à un coming-out qui tourne mal, comme si on ne pouvait décidément pas se défaire de ce satané trope, même dans un univers où une femme a le droit d’aimer une autre femme.

En plus, ce n’est pas comme si l’enjeu de cette différence était vraiment creusé ou exploré par ailleurs; c’est juste une occasion pour Ellara de piquer une crise et d’humilier Myrth, sans qu’elle en souffre les conséquences. Comme toujours.

Un mot sur la romance… Elle est là, mais clairement secondaire. C’est pourquoi j’ai choisi de classer ce roman en fantasy et non en romance. Personnellement, je n’ai pas spécialement cru à l’histoire d’amour, pas plus qu’elle ne m’a fait ressentir grand-chose. C’est un problème que j’ai de façon récurrente avec les récits qui tiennent à inclure des romances sans pour autant oser s’apesantir dessus : c’est le pire des deux mondes, pour moi.

On a le cliché sans les émotions. La prévisibilité sans l’intérêt. J’adore les histoires d’amour, mais si c’est pour les reléguer au rang de figurantes, je préfère que vous n’en mettiez pas du tout.

À part ça, il y a un côté un peu réminiscent des jeux vidéo dans ce roman, avec la suite de monstres qu’Ellara et Myrth doivent affronter, jusqu’au dernier, le plus fort de tous. J’ai bien aimé aussi le moment où l’on apprend le sort qui attend Ismaël, glaçant à souhait (ça m’a un peu rappelé Angelfall de Susan Ee, que j’avais au contraire beaucoup aimé).

En somme, pas mal d’idées prometteuses, mais qui auraient vraiment bénéficié d’un meilleur développement d’après moi. Amélie méritait mieux, et ses héroïnes aussi.

[Chronique] Nous qui n’existons pas, de Mélanie Fazi

Chronique no. 2 dans le cadre du #RaibowChallenge2020 : cette fois, je valide la catégorie 3, True Colors (oui, je les fais à l’envers…).

(Visuel par Mx. Cordélia)

En réalité, j’ai fini Nous qui n’existons pas avant Syncopation, le roman qui a fait l’objet de ma dernière chronique. Il faut dire que ce dernier est une brique, alors que le petit livre de Mélanie Fazi se dévore en une soirée. Seulement, il m’a fallu le temps de digérer cette lecture, tant elle a remué de choses en moi : des préjugés que j’ignorais, des interrogations restées sans réponse, des intuitions que je n’avais jamais explorées jusqu’au bout.

Autrice de fantastique et traductrice littéraire, Fazi nous livre ici un récit autobiographique, un témoignage de sa différence, sans jamais la nommer. Une absence, qui se reflète dans le titre, et qui a marqué sa vie : absence de désir comme d’intérêt pour les relations romantiques ou sexuelles.

Ce livre est né d’un article qu’elle a publié sur son blog à l’été 2017, Vivre sans étiquette (dont le texte est inclus dans Nous qui n’existons pas, mais à la fin, comme une annexe). Dans cet article, elle exprime la douleur de vivre sa différence sans pouvoir y mettre de mot ou, comme certains les appellent avec dédain, d’étiquette :

Il est là, l’intérêt de l’étiquette. Ce n’est pas s’enfermer dans une boîte, ce n’est pas chercher à tout prix la normalité, ce n’est pas couper inutilement les cheveux en quatre. C’est savoir qu’il y en a d’autres comme nous. Savoir que ce n’est pas un problème, et qu’on n’a pas à s’en vouloir de ne pas réussir à le résoudre ; c’est une identité connue.

Et pourtant, encore une fois, elle se retient de l’expliciter, cette étiquette. Il me semble qu’elle accepte (peut-être de plus en plus) d’être rattachée aux concepts d’asexualité et d’aromantisme; mais de là à les revendiquer comme une identité… Dans Nous qui n’existons pas, elle raconte très bien la raison de ses réticences : on a beau lire des témoignages, aucun ne nous reflète jamais parfaitement.

Ultimement, on reste seule. Seule face à soi-même, et seule à pouvoir se définir. Il n’y a pas d’instance supérieure ni extérieure qui puisse nous légitimer. C’est à nous de le faire.

Pour moi, c’est vraiment là le message au cœur de Nous qui n’existons pas, un message distinct de celui de Vivre sans étiquette, mais d’autant plus poignant, car finalement existentiel. Je crois que chacun d’entre nous peut faire l’épreuve de sa singularité radicale, et peut trouver en soi-même les raisons et la valeur de sa propre existence. Seulement, certains ont là-dedans moins de choix que d’autres.

En cela, et sous ses airs de simple témoignage sans prétention, ce livre a un vrai côté littéraire. D’ailleurs, l’écriture est de toute beauté — au point qu’elle m’a donné envie de découvrir la bibliographie de Fazi, moi qui lis peu de fantastique et de nouvelles.

Quand Nous qui n’existons pas est paru, fin 2018, j’ai surtout entendu parler de l’angle asexuel. Or, je m’intéresse à l’asexualité depuis 2010, et je me considère moi-même comme faisant partie du spectre. J’ai donc noté le titre, mais sans ressentir d’urgence à le lire, persuadée que je connaissais déjà le sujet.

Ce n’est que récemment, lorsque j’ai réalisé mes lacunes concernant l’aromantisme, que l’envie de découvrir ce livre m’est revenue. Et, l’ePub étant disponible gratuitement sur le site des Éditions Dystopia, j’ai pu le faire aussitôt!

Si l’asexualité est encore méconnue, que dire de l’aromantisme? Moi-même, qui étais donc familière du terme depuis une décennie, j’étais restée sur l’idée basique qu’une personne aromantique n’était jamais attirée par personne (du moins, une personne aro-ace; comme ma chronique de Syncopation le révèle, je n’avais guère plus réfléchi à la possibilité d’être à la fois aromantique et zedsexuel).

Or, Mélanie Fazi raconte comment, à 34 ans, elle a découvert qu’elle était attirée par les femmes. Cela m’a beaucoup chamboulé l’esprit, puisque ce qu’elle décrit, c’est la base sur laquelle je m’identifie comme hétéroromantique (et par conséquent zed- ou alloromantique, l’opposé de l’aromantisme).

Aujourd’hui encore, j’associe l’attirance amoureuse à une forme de gêne. Je ne veux pas que la personne concernée comprenne ce qu’elle m’inspire. Je ne cherche pas la réciprocité, de toute manière; et c’est ce que j’ai le plus de mal à faire comprendre aux autres.

Comme je me reconnais là-dedans! Et pourtant, dès que j’ai pu, je suis sortie, j’ai eu des relations avec des hommes, moi. Mais, depuis le temps, j’ai aussi eu tout loisir de bien décortiquer mes motivations : à quel point était-ce du conformisme? une tentative de combler un vide émotionnel? d’acquérir à travers les yeux des autres la valeur que je ne parvenais pas à me donner moi-même?

À quel point, aussi, est-ce dû à l’indécente facilité de se retrouver au pieu avec un type quelconque, juste en ayant été passive, en s’étant abstenue de dire non ou en ayant cédé à des demandes répétées? À quel point, enfin, cela m’a-t-il été guidé par un désir d’être en couple qui n’était, en définitive, pas forcément romantique?

C’est sans doute le point où j’ai le plus « débattu » avec l’autrice dans ma tête : sa définition du couple. Même si, avec le recul, je la comprends, et je reconnais y avoir moi-même longtemps souscrit. Quand notre pensée a beaucoup évolué, on oublie parfois la façon dont on pensait dix ans plus tôt…

Il faut dire que le passage dont je parle est aussi celui où Fazi s’étend sur son amour de la solitude, un amour que je partage par ailleurs, et qu’elle étaye d’anecdotes et de remarques qui ont trouvé beaucoup d’écho en moi.

Il y a pour moi quantité de moments précieux qui sont, par nature, impossibles à partager. J’aime voyager seule pour cette raison, parce qu’il y a des expériences qui ne peuvent naître que dans l’introspection. Comme cette heure magique que j’ai vécue lors de récentes vacances à New York, sur la page déserte de Coney Island, seule au bord des vagues à la pointe sud de Brooklyn, avec le Horses de Patti Smith dans les oreilles et une sensation d’euphorie incroyable qui montait et qu’un seul mot, un seul échange aurait suffi à faire éclater comme une bulle de savon. J’ai écrit ensuite cet instant pour tenter de le partager, mais jamais je n’aurais pu le vivre en compagnie de quelqu’un d’autre.

C’est beau, non? Et ça me parle à tant de niveaux; peut-être parce qu’elle touche ici à la raison fondamentale pour laquelle on écrit. Pour dire ce qui ne peut être dit, pour partager ce qui ne peut être partagé. Antithèse de l’écrivain : raconter sa solitude. Et ce thème, encore, qui revient : être seule, être soi.

Pour Mélanie Fazi, être en couple, avoir des enfants, c’est l’opposé de la solitude. Et avec ça, elle est vraiment venue me chercher… Si j’ai commencé par vouloir objecter, protester, je me suis vite rendu compte que ces objections n’existaient pas en moi, ou ne s’étaient pas cristallisées avant que son livre les provoque. C’est elle, en fin de compte, qui m’a forcée à analyser, à articuler mon besoin de solitude et mon besoin de couple, ce que je n’avais jamais fait avant.

Je suis écrivaine. La solitude, c’est mon métier. Alors, non, je n’ai pas besoin de solitude quand je rentre à la maison du bureau. Et je ne fais pas non plus partie de ces écrivains qui vont écrire dans les cafés pour se sentir entourés, pour voir des visages humains. Je vois mon mari et mon fils, le matin et le soir, et ça me suffit. La journée, la maison est à moi, je suis entièrement seule, et j’en jouis.

J’ai réfléchi à cette autre fausse évidence : que tout le monde a un travail, ou désire un travail. (La laboronormativité? LOL) Vue sous cet angle, notre vie privée est le seul espace de liberté qu’il nous reste pour choisir ou non d’être seul-e. Mais non. Ma famille, pour moi, est cette structure stable, cette contrainte de vie qui, pour beaucoup d’entre vous, est incarnée par un emploi, un travail salarié.

J’accepte de me lever le matin pour préparer mon fils pour l’école, comme d’autres acceptent de se rendre tous les matins à un lieu qu’ils n’ont pas choisi, à une heure qu’ils n’ont pas choisie, effectuer des tâches qu’ils n’ont, souvent, pas choisies non plus. Et mon espace de liberté à moi, c’est mon absence à moi… absence d’emploi, de travail officiel. Absence de patron, de clients, de managers, de collègues magouilleurs ou toxiques, d’horaires, d’échéances, absence de la nécessité d’être rentable.

J’entends beaucoup de monde qui dit : « Avoir des enfants n’a pas l’air facile; ça ne me donne pas envie. » Soit! Avoir un emploi, salarié ou freelance, n’a pas l’air plus facile; ça ne me donne pas envie non plus. (Toutes les affaires de harcèlement, voire d’agression sexuelle qui sortent depuis quelques années + Mélanie Fazi elle-même, vers la fin de Nous qui n’existons pas, évoque une possible expérience de burnout. Merci, mais non merci!)

Cela dit, en vérité, ce débat était dans ma tête. Une autre chose que j’ai beaucoup appréciée dans ce livre, c’est la maturité de l’autrice qui transparaît dans tout son discours. Une maturité qu’elle porte avec élégance, une sagesse bienveillante à laquelle je me sens, moi aussi, de plus en plus appelée, et que je ne peux que vouloir émuler :

Si l’on apprend une chose avec l’âge, c’est qu’aucune situation n’est idéale. (…) J’aime par-dessus tout, dans l’expérience du vieillissement, le fait d’apprendre une forme d’empathie et de comprendre que les autres aussi sont seuls, qu’eux aussi nous envient peut-être en secret sans se douter de ce que cache notre façade.

Magnifique… Dommage que je n’aie pas autant goûté à la postface de Léo Henry, qui m’a paru débarquer avec ses gros sabots où Mélanie Fazi avait été tout en subtilité, en justesse et en sophistication.