[Chronique] Dans la lumière, d’Amélie Voyard-Venant

Je ne croyais pas prendre un vrai risque en achetant ce roman. J’ai non seulement déjà lu, mais j’ai édité Amélie Voyard-Venant par le passé, du temps où j’étais éditrice à compte d’éditeur. Alors, quand j’ai appris qu’elle avait sorti un roman de fantasy avec un couple F/F, agrémenté de plus d’un fort jolie couverture… ça m’a tout de suite tentée. J’ai profité du Rainbow Challenge pour le découvrir enfin.

(Visuel par Cordélia)

Malheureusement, et à ma surprise, j’ai été déçue. Si je devais résumer mon impression, c’est que ce roman n’est pas mûr, pas abouti. C’est trop proche pour moi d’un premier jet, j’estime qu’il n’a pas été correctement retravaillé. À tous les niveaux. Et pour ça, j’avoue que j’en veux moins à l’autrice qu’à l’éditeur.

C’est la première fois que je lis un livre de cette maison d’édition, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne m’en donne pas une bonne impression. À la rigueur, tout ce que je vais développer dans cet article n’est que mon opinion subjective — mais le fait qu’il n’y ait pas eu de correction pro, ça, c’est objectif. La personne qui a relu le texte final ignore de toute évidence ce qu’est le subjonctif…

On peut aussi parler du style. Les autres récits que j’ai lus de l’autrice étaient contemporains, écrits dans une langue simple et directe, vivante et naturelle. Avec ce changement de genre, elle s’est essayée à un style différent : plus classique, plus littéraire, avec point de vue omniscient. Un vrai défi, je l’admets, qu’elle n’a à mon sens pas relevé.

Le style m’a paru inutilement formel, redondant, explicatif, plutôt qu’expressif et évocateur. Ça aussi, c’est quelque chose qui peut être amélioré avec une véritable direction littéraire, même si c’est fastidieux… Encore une fois, je constate que ça n’a pas été fait, ou pas assez.

Pour ce qui est de l’intrigue, elle n’est pas très originale et suit la trame commune à de nombreux récits de fantasy qu’est le voyage dans des contrées inconnues. La quête aussi a été vue et revue : une jeune femme qui tente de sauver son frère ou sa sœur cadet-te.

Je n’ai pas de problème avec le premier aspect, qui garantit au moins une structure globale qui tient la route. J’ai moins accroché au second; pas tant à cause de l’idée en soi, mais parce qu’en l’occurrence, je n’ai jamais totalement compris en quoi cette quête avait du sens… Et le climax de l’histoire ne fait que confirmer, selon moi, qu’elle n’en a aucun.

Ellara est une chasseresse de 25 ans. Son jeune frère, Ismaël, tue par mégarde un animal « marqué », se condamnant ainsi à être emmené à jamais par « les Autres », des créatures puissantes, mi-divines, qui règnent sur le monde des humains. Peu importe que ce soit une Règle établie depuis toujours et connue de tous, que personne n’a jamais pu contourner. Ellara, elle, ne songe plus qu’à y parvenir.

J’ai eu du mal à me défaire du sentiment qu’elle se rebellait pour se rebeller… d’autant que c’est l’impression que tout son personnage m’a faite.

Je ne me suis jamais attachée aux protagonistes, à commencer par l’héroïne, et c’est peut-être ce qui a plombé tout le roman pour moi. Ellara m’a franchement horripilée. Elle est très négative, agressive, hostile, sans qu’on sache pourquoi. Mais le pire, pour moi, c’est que personne autour d’elle ne la remet jamais à sa place (sauf Mira), et qu’elle n’évolue pas.

J’ai mentionné dans ma toute première chronique que je n’aimais guère les héroïnes trop dures, trop contondantes. En voici un exemple… Et non, ce n’est décidément pas lié au fait que ce soit une femme. En y réfléchissant, je ne trouve son attitude ni féminine ni masculine — simplement immature. On dirait un-e ado qui répond mal à ses parents.

Alors, quand c’est une adulte qui se comporte ainsi avec tout le monde… Ça me paraît avant tout irréaliste. Et, paradoxalement, alors qu’on lui a peut-être donné ce caractère pour qu’elle se démarque, pour qu’elle ne soit pas « parfaite », elle en devient une sorte de Mary Sue : tous autour d’elle acceptent sans broncher qu’elle les traite de la sorte (il y a même un personnage qui tombe amoureux d’elle!), et elle ne subit jamais le retour de bâton auquel on pourrait légitimement s’attendre.

Myrth, son love interest, est beaucoup plus sympathique. Mais même elle manque d’un arc narratif interne clair. Finalement, aucun personnage n’évolue au cours du roman, ne grandit, ne mûrit, ne devient meilleur (ou éventuellement pire, comme dans Kindred, d’Octavia E. Butler, qui est une masterclass à cet égard).

Et ça, pour moi, ça ne pardonne pas. Au fond, c’est même là tout le problème avec Ellara, qui peut bien être aussi désagréable et égocentrique qu’on le veut — pourvu qu’elle s’en rende compte et s’amende à la fin (ou en paie le prix).

Je vais vous donner un exemple d’une de ses réactions, qui m’est vraiment restée en travers de la gorge. À un moment de l’histoire, Myrth, qui a des sentiments de plus en plus forts pour elle, décide de lui révéler ce qu’elle est. Alors, Ellara se fâche et la rejette.

Je précise ici que dans cet univers, l’homophobie à priori n’existe pas. L’homosexualité ou homoromantisme d’Ellara est présenté comme parfaitement naturel et accepté, de même que le couple que forment deux hommes dans son village. Ça, c’est cool.

Mais… il n’y a que moi que ça choque, que dans une analogie fantastique de la différence (Myrth qui n’est pas humaine), la réaction de colère et de rejet d’Ellara soit complètement normalisée? En effet, Ellara ne s’excuse jamais, ne convient jamais d’avoir eu tort; c’est Myrth qui doit s’écraser et subir, et espérer qu’Ellara consente à l’accepter telle qu’elle est.

Ellara se justifie même, plus tard, par le sentiment d’avoir été trompée et trahie. Sauf qu’il n’y a pas plus de trahison à lui avoir caché sa vraie nature, qu’il n’y en aurait, par exemple, à n’avoir pas fait son coming-out à quelqu’un dès la première rencontre. Si on présume que toute personne qui ne se présente pas d’emblée comme gaie (non-humaine) est hétéro (humaine), on en est la seule responsable!

Ça m’a vraiment étonnée, dans un livre estampillé LGBT+. Ça ressemblait beaucoup trop à un coming-out qui tourne mal, comme si on ne pouvait décidément pas se défaire de ce satané trope, même dans un univers où une femme a le droit d’aimer une autre femme.

En plus, ce n’est pas comme si l’enjeu de cette différence était vraiment creusé ou exploré par ailleurs; c’est juste une occasion pour Ellara de piquer une crise et d’humilier Myrth, sans qu’elle en souffre les conséquences. Comme toujours.

Un mot sur la romance… Elle est là, mais clairement secondaire. C’est pourquoi j’ai choisi de classer ce roman en fantasy et non en romance. Personnellement, je n’ai pas spécialement cru à l’histoire d’amour, pas plus qu’elle ne m’a fait ressentir grand-chose. C’est un problème que j’ai de façon récurrente avec les récits qui tiennent à inclure des romances sans pour autant oser s’apesantir dessus : c’est le pire des deux mondes, pour moi.

On a le cliché sans les émotions. La prévisibilité sans l’intérêt. J’adore les histoires d’amour, mais si c’est pour les reléguer au rang de figurantes, je préfère que vous n’en mettiez pas du tout.

À part ça, il y a un côté un peu réminiscent des jeux vidéo dans ce roman, avec la suite de monstres qu’Ellara et Myrth doivent affronter, jusqu’au dernier, le plus fort de tous. J’ai bien aimé aussi le moment où l’on apprend le sort qui attend Ismaël, glaçant à souhait (ça m’a un peu rappelé Angelfall de Susan Ee, que j’avais au contraire beaucoup aimé).

En somme, pas mal d’idées prometteuses, mais qui auraient vraiment bénéficié d’un meilleur développement d’après moi. Amélie méritait mieux, et ses héroïnes aussi.

[Chronique] Nous qui n’existons pas, de Mélanie Fazi

Chronique no. 2 dans le cadre du #RaibowChallenge2020 : cette fois, je valide la catégorie 3, True Colors (oui, je les fais à l’envers…).

(Visuel par Mx. Cordélia)

En réalité, j’ai fini Nous qui n’existons pas avant Syncopation, le roman qui a fait l’objet de ma dernière chronique. Il faut dire que ce dernier est une brique, alors que le petit livre de Mélanie Fazi se dévore en une soirée. Seulement, il m’a fallu le temps de digérer cette lecture, tant elle a remué de choses en moi : des préjugés que j’ignorais, des interrogations restées sans réponse, des intuitions que je n’avais jamais explorées jusqu’au bout.

Autrice de fantastique et traductrice littéraire, Fazi nous livre ici un récit autobiographique, un témoignage de sa différence, sans jamais la nommer. Une absence, qui se reflète dans le titre, et qui a marqué sa vie : absence de désir comme d’intérêt pour les relations romantiques ou sexuelles.

Ce livre est né d’un article qu’elle a publié sur son blog à l’été 2017, Vivre sans étiquette (dont le texte est inclus dans Nous qui n’existons pas, mais à la fin, comme une annexe). Dans cet article, elle exprime la douleur de vivre sa différence sans pouvoir y mettre de mot ou, comme certains les appellent avec dédain, d’étiquette :

Il est là, l’intérêt de l’étiquette. Ce n’est pas s’enfermer dans une boîte, ce n’est pas chercher à tout prix la normalité, ce n’est pas couper inutilement les cheveux en quatre. C’est savoir qu’il y en a d’autres comme nous. Savoir que ce n’est pas un problème, et qu’on n’a pas à s’en vouloir de ne pas réussir à le résoudre ; c’est une identité connue.

Et pourtant, encore une fois, elle se retient de l’expliciter, cette étiquette. Il me semble qu’elle accepte (peut-être de plus en plus) d’être rattachée aux concepts d’asexualité et d’aromantisme; mais de là à les revendiquer comme une identité… Dans Nous qui n’existons pas, elle raconte très bien la raison de ses réticences : on a beau lire des témoignages, aucun ne nous reflète jamais parfaitement.

Ultimement, on reste seule. Seule face à soi-même, et seule à pouvoir se définir. Il n’y a pas d’instance supérieure ni extérieure qui puisse nous légitimer. C’est à nous de le faire.

Pour moi, c’est vraiment là le message au cœur de Nous qui n’existons pas, un message distinct de celui de Vivre sans étiquette, mais d’autant plus poignant, car finalement existentiel. Je crois que chacun d’entre nous peut faire l’épreuve de sa singularité radicale, et peut trouver en soi-même les raisons et la valeur de sa propre existence. Seulement, certains ont là-dedans moins de choix que d’autres.

En cela, et sous ses airs de simple témoignage sans prétention, ce livre a un vrai côté littéraire. D’ailleurs, l’écriture est de toute beauté — au point qu’elle m’a donné envie de découvrir la bibliographie de Fazi, moi qui lis peu de fantastique et de nouvelles.

Quand Nous qui n’existons pas est paru, fin 2018, j’ai surtout entendu parler de l’angle asexuel. Or, je m’intéresse à l’asexualité depuis 2010, et je me considère moi-même comme faisant partie du spectre. J’ai donc noté le titre, mais sans ressentir d’urgence à le lire, persuadée que je connaissais déjà le sujet.

Ce n’est que récemment, lorsque j’ai réalisé mes lacunes concernant l’aromantisme, que l’envie de découvrir ce livre m’est revenue. Et, l’ePub étant disponible gratuitement sur le site des Éditions Dystopia, j’ai pu le faire aussitôt!

Si l’asexualité est encore méconnue, que dire de l’aromantisme? Moi-même, qui étais donc familière du terme depuis une décennie, j’étais restée sur l’idée basique qu’une personne aromantique n’était jamais attirée par personne (du moins, une personne aro-ace; comme ma chronique de Syncopation le révèle, je n’avais guère plus réfléchi à la possibilité d’être à la fois aromantique et zedsexuel).

Or, Mélanie Fazi raconte comment, à 34 ans, elle a découvert qu’elle était attirée par les femmes. Cela m’a beaucoup chamboulé l’esprit, puisque ce qu’elle décrit, c’est la base sur laquelle je m’identifie comme hétéroromantique (et par conséquent zed- ou alloromantique, l’opposé de l’aromantisme).

Aujourd’hui encore, j’associe l’attirance amoureuse à une forme de gêne. Je ne veux pas que la personne concernée comprenne ce qu’elle m’inspire. Je ne cherche pas la réciprocité, de toute manière; et c’est ce que j’ai le plus de mal à faire comprendre aux autres.

Comme je me reconnais là-dedans! Et pourtant, dès que j’ai pu, je suis sortie, j’ai eu des relations avec des hommes, moi. Mais, depuis le temps, j’ai aussi eu tout loisir de bien décortiquer mes motivations : à quel point était-ce du conformisme? une tentative de combler un vide émotionnel? d’acquérir à travers les yeux des autres la valeur que je ne parvenais pas à me donner moi-même?

À quel point, aussi, est-ce dû à l’indécente facilité de se retrouver au pieu avec un type quelconque, juste en ayant été passive, en s’étant abstenue de dire non ou en ayant cédé à des demandes répétées? À quel point, enfin, cela m’a-t-il été guidé par un désir d’être en couple qui n’était, en définitive, pas forcément romantique?

C’est sans doute le point où j’ai le plus « débattu » avec l’autrice dans ma tête : sa définition du couple. Même si, avec le recul, je la comprends, et je reconnais y avoir moi-même longtemps souscrit. Quand notre pensée a beaucoup évolué, on oublie parfois la façon dont on pensait dix ans plus tôt…

Il faut dire que le passage dont je parle est aussi celui où Fazi s’étend sur son amour de la solitude, un amour que je partage par ailleurs, et qu’elle étaye d’anecdotes et de remarques qui ont trouvé beaucoup d’écho en moi.

Il y a pour moi quantité de moments précieux qui sont, par nature, impossibles à partager. J’aime voyager seule pour cette raison, parce qu’il y a des expériences qui ne peuvent naître que dans l’introspection. Comme cette heure magique que j’ai vécue lors de récentes vacances à New York, sur la page déserte de Coney Island, seule au bord des vagues à la pointe sud de Brooklyn, avec le Horses de Patti Smith dans les oreilles et une sensation d’euphorie incroyable qui montait et qu’un seul mot, un seul échange aurait suffi à faire éclater comme une bulle de savon. J’ai écrit ensuite cet instant pour tenter de le partager, mais jamais je n’aurais pu le vivre en compagnie de quelqu’un d’autre.

C’est beau, non? Et ça me parle à tant de niveaux; peut-être parce qu’elle touche ici à la raison fondamentale pour laquelle on écrit. Pour dire ce qui ne peut être dit, pour partager ce qui ne peut être partagé. Antithèse de l’écrivain : raconter sa solitude. Et ce thème, encore, qui revient : être seule, être soi.

Pour Mélanie Fazi, être en couple, avoir des enfants, c’est l’opposé de la solitude. Et avec ça, elle est vraiment venue me chercher… Si j’ai commencé par vouloir objecter, protester, je me suis vite rendu compte que ces objections n’existaient pas en moi, ou ne s’étaient pas cristallisées avant que son livre les provoque. C’est elle, en fin de compte, qui m’a forcée à analyser, à articuler mon besoin de solitude et mon besoin de couple, ce que je n’avais jamais fait avant.

Je suis écrivaine. La solitude, c’est mon métier. Alors, non, je n’ai pas besoin de solitude quand je rentre à la maison du bureau. Et je ne fais pas non plus partie de ces écrivains qui vont écrire dans les cafés pour se sentir entourés, pour voir des visages humains. Je vois mon mari et mon fils, le matin et le soir, et ça me suffit. La journée, la maison est à moi, je suis entièrement seule, et j’en jouis.

J’ai réfléchi à cette autre fausse évidence : que tout le monde a un travail, ou désire un travail. (La laboronormativité? LOL) Vue sous cet angle, notre vie privée est le seul espace de liberté qu’il nous reste pour choisir ou non d’être seul-e. Mais non. Ma famille, pour moi, est cette structure stable, cette contrainte de vie qui, pour beaucoup d’entre vous, est incarnée par un emploi, un travail salarié.

J’accepte de me lever le matin pour préparer mon fils pour l’école, comme d’autres acceptent de se rendre tous les matins à un lieu qu’ils n’ont pas choisi, à une heure qu’ils n’ont pas choisie, effectuer des tâches qu’ils n’ont, souvent, pas choisies non plus. Et mon espace de liberté à moi, c’est mon absence à moi… absence d’emploi, de travail officiel. Absence de patron, de clients, de managers, de collègues magouilleurs ou toxiques, d’horaires, d’échéances, absence de la nécessité d’être rentable.

J’entends beaucoup de monde qui dit : « Avoir des enfants n’a pas l’air facile; ça ne me donne pas envie. » Soit! Avoir un emploi, salarié ou freelance, n’a pas l’air plus facile; ça ne me donne pas envie non plus. (Toutes les affaires de harcèlement, voire d’agression sexuelle qui sortent depuis quelques années + Mélanie Fazi elle-même, vers la fin de Nous qui n’existons pas, évoque une possible expérience de burnout. Merci, mais non merci!)

Cela dit, en vérité, ce débat était dans ma tête. Une autre chose que j’ai beaucoup appréciée dans ce livre, c’est la maturité de l’autrice qui transparaît dans tout son discours. Une maturité qu’elle porte avec élégance, une sagesse bienveillante à laquelle je me sens, moi aussi, de plus en plus appelée, et que je ne peux que vouloir émuler :

Si l’on apprend une chose avec l’âge, c’est qu’aucune situation n’est idéale. (…) J’aime par-dessus tout, dans l’expérience du vieillissement, le fait d’apprendre une forme d’empathie et de comprendre que les autres aussi sont seuls, qu’eux aussi nous envient peut-être en secret sans se douter de ce que cache notre façade.

Magnifique… Dommage que je n’aie pas autant goûté à la postface de Léo Henry, qui m’a paru débarquer avec ses gros sabots où Mélanie Fazi avait été tout en subtilité, en justesse et en sophistication.

[Chronique] Syncopation, d’Anna Zabo

Qui fait le #RainbowChallenge2020 de Cordélia? J’ai justement quelques titres LGBT+ qui languissent dans ma PAL, et ça me motive pour les lire sans plus attendre!

(Visuel par Cordélia)

On commence avec Syncopation, que je vais placer dans la catégorie 4, Let’s have a kiki. C’est le premier tome d’une série de 3 romans centrés sur un groupe de rock queer, Twisted Wishes. Pas que leurs orientations sexuelles définissent leur musique, mais ça concerne tous les membres et ils ne s’en cachent pas; on pourrait dire que ça a un impact sur leur image, leur message, le type de communauté dont ils vont s’entourer.

Ce premier tome débute sur une crise : alors que Twisted Wishes rencontre enfin le succès, en plein milieu d’une petite tournée qui va déterminer leur avenir, le batteur s’engueule avec le chanteur et leader, Ray Van Zeller, et quitte le groupe. Leur seule solution pour continuer? Lui trouver un remplaçant illico.

Entre en scène Zavier Demos, un ancien camarade d’école de Ray et Dom (le guitariste). Un peu plus âgé qu’eux, il a, à l’époque, rejeté l’offre de devenir membre du groupe pour une place au prestigieux conservatoire de Juilliard et une carrière en orchestre symphonique. Or, après une relation BDSM qui a mal tourné, le voilà sans travail. L’annonce de Twisted Wishes tombe à point nommé…

J’ai presque tout aimé de ce roman. Tout le groupe est d’emblée très attachant, chacun avec sa personnalité bien spécifique. Ray, écorché vif, qui oscille entre ses doutes et sa vision. Dominic, le twink discret qui, sur scène, se transforme en Domino, une sorte de personnage gothique maquillé et tout de noir vêtu. Mish, protectrice et féroce, qui alterne entre les jurons et les termes affectueux.

Et bien sûr, Zavier… Ah! Zavier… Superficiellement, on pourrait dire que c’est lui qui correspond le plus au héros de romance habituel. Beau, talentueux, populaire, sûr de lui, dominant. Sauf que Zabo l’a écrit d’une façon qui n’a rien d’habituel, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il est pansexuel et aromantique (j’y reviendrai). Et, s’il est dominant sexuellement — ce livre contient des scènes de BDSM d’intensité faible à moyenne —, il n’a rien de contrôlant le reste du temps, et reste toujours soucieux du consentement de son partenaire. Il se considère d’ailleurs comme un « service top », soit qui met l’emphase sur la réalisation des désirs du soumis.

En fait, j’ai adoré la façon dont sa dominance était intégrée à sa personnalité, mais pas dans le sens classique d’un pouvoir qu’il a ou cherche à exercer sur les autres. Simplement, il est l’homme maîtrisé, solide, au tempérament égal, qui va permettre à Ray de lâcher prise, de s’évader temporairement de ses responsabilités et de ses difficultés en prenant les rênes, le temps d’une scène kinky ou dix…

Et ce qui est très réussi, c’est qu’on ne voit pas seulement ça à travers ses actions, mais dans tout son point de vue. C’est un livre écrit à la troisième personne, en focalisation interne alternée entre Ray et Zavier, comme le veut la tradition en romance. En apparence, le style est direct et efficace… En réalité, il sert subtilement à la caractérisation de nos deux héros!

Les parties racontées du point de vue de Ray sont plus nerveuses, plus émotionnelles, plus brutes et explosives. Celles de Zavier, au contraire, expriment le calme, la fluidité, la délibération.

Et cette maîtrise de l’écrit ne profite pas juste aux personnages, mais aussi au décor : le rock. J’ai lu des romances où le rock n’est vraiment qu’un prétexte pour avoir un héros célèbre et débauché… Ici ou là, waouh, il est trop beau avec une guitare, mais, en gros, on dirait plus que la musique est un hobby du dimanche que son métier ou sa passion. Bref, je suis souvent déçue.

Pas cette fois. L’ex-ado fan de rock que je suis a été comblée. On est au cœur du quotidien du groupe, entre les répétitions studio, déterminer la set list, les concerts — j’aurais voulu y être! —, les lignes d’autographes, l’autocar de tournée, les quelques hôtels au milieu… Surtout, on sent la musique avec Ray et Zavier, on la sent physiquement, sensuellement, instinctivement, comme le rock est censé l’être.

Ce qui m’a moins plu, maintenant. D’abord, un détail : il fallait un antagoniste à l’histoire, alors il y en a un. Sauf qu’il est détestable du début à la fin, ce qui crée peu d’enjeux émotionnels pour la lectrice.

D’un côté, j’ai apprécié qu’on aborde le sujet de la violence et de la manipulation psychologiques. De l’autre, je trouve qu’on y reste extérieure, ne voyant que trop bien la façon dont ce connard abuse Ray — et, donc, pour le coup, on éprouve une sorte de distance vis-à-vis de ce dernier, voire un agacement devant son aveuglement.

Deuxièmement, et pas mal plus important… l’aromantisme de Zavier. Là aussi, je ne suis pas que critique et je salue l’intention de l’auteurice. Notamment, l’idée que Zavier allie aromantisme et « zedsexualité » (ou allosexualité). Ça évite la confusion courante entre aro et ace et, en particulier, la réduction de l’aromantisme à l’asexualité.

À ma connaissance, Zabo n’est pas aro iel-même. Quant à moi… je n’ai pas tranché; au mieux, je suis quelque chose comme grey-aro. Je ne prétends certainement pas avoir une position d’autorité concernant l’aromantisme et, à vrai dire, j’ai voulu lire Syncopation dans un effort de mieux comprendre ce phénomène.

Sauf que j’ai lu beaucoup d’autres ressources et témoignages en même temps et, après une période d’intense confusion, j’ai l’impression d’avoir enfin compris (et délimité les contours de ce avec quoi je m’identifiais), et ce roman fait, à mon sens, plutôt partie des facteurs de confusion que d’éclaircissement.

En gros, une personne aromantique ne ressent pas de désir romantique pour quiconque. Toute la difficulté consiste à définir ce qu’est un « désir romantique », surtout si on le sépare de toute composante sexuelle. Personnellement, j’ai souvent défini une relation romantique comme de l’amitié + du sexe; or, c’est exactement ce que Zavier développe avec Ray…

Ce qui m’a irritée avec Zavier, qui a par ailleurs l’air si intelligent, c’est qu’à chaque fois qu’il évoquait la romance — ce fameux désir qui lui était étranger —, il la réduisait à ses éléments les plus superficiels et stéréotypés. Zavier ne comprend pas pourquoi les couples s’offrent des fleurs; donc il est aromantique. Il n’a pas envie d’un dîner aux chandelles; donc il est aromantique. Quel raisonnement ridicule!

Personnellement, j’ai jamais reçu de fleurs ni eu de dîner aux chandelles dans aucune de mes relations amoureuses! Et j’ai pas envie de ça non plus. Et puis, doit-on rappeler qu’on offre aussi des fleurs à ses parents, à ses profs, à ses collègues? Ce n’est pas estampillé « romantique » autant que « j’ai pas d’imagination »…

Pareil avec l’idée de tomber amoureux. Zavier est convaincu qu’il n’est jamais tombé amoureux et qu’il ne le souhaite pas, parce que sa vision de l’amour… est en fait celle d’une relation toxique. Alors, je peux comprendre ce genre de discours chez de jeunes gens sans expérience; mais sous la plume d’un auteurice de romance, en plus, dont je suis sûre qu’iel se tient très loin de ce genre d’histoires…

C’est soit de la mauvaise foi, soit un recrachage naïf, sans digestion, d’aromantisme 101. Car bien sûr qu’il y a des aros qui pensent et ressentent ça! C’est même, je peux en témoigner, ce qu’on trouve le plus vite et le plus facilement quand on commence à se renseigner. Mais, pour le coup, c’est complètement incohérent avec le reste du personnage de Zavier. Son aromantisme a l’air arbitrairement plaqué sur lui, non authentique.

D’autres lecteur-ices aro ont eu l’air satisfaits de la rep, jusqu’à l’épilogue. Parce que l’épilogue est celui d’une romance, et que ça trahissait selon eux l’aromantisme de Zavier. Pour moi, c’est un poil plus complexe. Pour commencer, ça dépend de quelle partie de l’épilogue on parle, mais je ne peux pas en dire plus sans spoiler.

Spoilers (déroulez en cliquant sur le triangle)

S’il s’agit du fait que Zavier a acheté des fleurs pour Ray, oui, c’était grossier et inutile. Je confirme qu’on peut très bien vivre une relation amoureuse sans fleurs; c’est beaucoup plus une question de goût personnel que de romance. On dirait que son éditeur a fait pression sur Zabo pour qu’iel rajoute de l’eau de rose (ou pas, mais ça semble artificiel).

S’il s’agit du fait qu’ils sont mariés… Au contraire, j’ai bien aimé le fait qu’on mette le mariage en avant pour des raisons pragmatiques, et non sentimentales ou symboliques. C’est comme un clin d’œil à la revendication du mariage gay, qui a ses racines dans l’épidémie de VIH, et n’est donc pas une simple demande d’assimilation. Ça rappelle enfin qu’on peut être aro et dans une relation qui, de l’extérieur, paraîtra romantique.

 
Pour ma part, je ne vois pas de contradiction entre le Zavier du roman et celui de l’épilogue. J’en vois plutôt entre ce que Zavier dit et ce qu’il fait. Il dit qu’il est aromantique. Il dit que la romance ne l’intéresse pas — mais, aussi, il la réduit à quelques clichés stupides. Il dit qu’il ne peut pas aimer — mais, aussi, il réduit l’amour à une passion toxique.

Mis à part ça, ses actions et ses sentiments dans le livre ne se distinguent pas, en substance, de ceux qu’on peut trouver dans n’importe quelle romance, et auxquels n’importe quel zedromantique peut s’identifier. En lisant ce roman, on dirait littéralement qu’être aro est du même ordre d’importance que de ne pas aimer la pizza (ou, en l’occurrence, les fleurs).

Ce qui peut avoir l’air d’une bonne idée pour faire passer le message que l’aromantisme n’a rien d’une maladie ou d’un problème. Sauf que cela efface en même temps la pertinence d’avoir un terme, de s’en revendiquer et d’être rattachés à l’alphabet LGBT+…

Au final, je ne dis pas que Zavier n’est pas aromantique. Je comprends même que certains aros se retrouvent dans son personnage. Je pense surtout que son aromantisme est très maladroitement montré, très mal expliqué. On n’explique pas quelque chose, dans une œuvre de fiction, comme dans une encyclopédie ou un traité, par une définition. On doit l’expliquer par le conflit et l’action.

Or, Ray et Zavier n’ont aucun conflit, jamais, autour du fait que l’un soit zed et l’autre aro. C’est une belle occasion ratée! Ça n’avait pas besoin de devenir dramatique, de tomber dans l’aromisie. Il suffisait de montrer leur chemin, à partir de deux points séparés, vers un compromis fonctionnel.

D’autres aros ont fait remarquer que Zavier ne mentionne jamais d’intérêt pour une relation de type amoureux, mais, à vrai dire, il ne mentionne jamais non plus d’intérêt pour un autre type d’arrangement — pas avec Ray, en tout cas. Il ne prévient jamais Ray : attention, friends with benefits, ça veut dire que je peux toujours aller voir ailleurs, sans ton accord et sans que tu le saches…

Ça veut dire que je peux disparaître sans préavis, sans avoir à te rendre des comptes ou à te rassurer sur mon sort. Ça veut dire qu’on ne mettra jamais nos finances en commun, même si on peut se donner des coups de main au besoin. Are you okay with that? Parce que, pour moi, c’est tout ça, par exemple, qui distingue une relation d’amitié, même très forte, même sexuelle, d’une relation de couple et/ou amoureuse.

Dix mille fois plus, en tout cas, que dire « je t’aime » ou s’offrir des chocolats à la Saint-Valentin (the bore…). Ou même que la monogamie (le polyamour existe!) ou l’exclusivité (le libertinage aussi!).

Pour conclure… J’ai adoré ce roman en tant que romance. Mais pour ce qui est de son portrait de l’aromantisme, pas mal moins. On peut d’ailleurs se demander si la romance est le bon genre littéraire pour accueillir un protagoniste aromantique… LOL En vérité, je pense que c’est possible. Oui, on peut être aro, en couple et heureux.

Cependant, pour faire honneur à l’aromantisme, et ne pas l’utiliser comme une simple curiosité destinée à flatter l’ego zedromantique (Ray a, après tout, réussi à s’attacher romantiquement un homme aromantique!), il aurait selon moi fallu interroger et faire bouger bien davantage les limites consacrées de la romance. Par exemple, les idées de fidélité, de priorité, de préférence, d’unité du couple. Il y avait moyen, j’en suis persuadée, sans renoncer à la fin « émotionnellement satisfaisante ».

[Chronique] Man vs. Durian, de Jackie Lau

Je m’étais engagée à lire 4 livres d’auteurs asiatiques pour le #NALreadathon, un par catégorie, et je l’ai fait!! Avant de vous présenter ma dernière lecture, j’aimerais partager quelques réflexions sur ce type de défi de lecture, qui se focalise sur la diversité des auteurs et/ou des thématiques.

Certaines personnes sont peut-être réticentes vis-à-vis du concept. Pourquoi choisir une lecture d’après l’identité de l’auteur ou des personnages? Ça ressemble à de la discrimination positive… Alors que tout ce qu’on veut, c’est lire de bons livres! Depuis quand l’origine, la couleur de peau ou l’orientation sexuelle de quelqu’un est ce qui le rend talentueux ou intéressant?

Talentueux, non, mais intéressant, déjà, oui. Il y a du monde qui aime lire toujours la même chose; je n’en fais pas partie. J’aime la diversité en soi, dans tous les domaines. J’aime le changement, la nouveauté, découvrir et apprendre. Alors, oui, si l’auteur, de par son origine ou son expérience, peut me parler d’un sujet original, que je connais mal, c’est déjà un bon point pour lui ou elle. Ça fait totalement partie des critères sur lesquels je décide de lire un livre ou pas.

Ensuite, c’est effectivement de la discrimination positive, pour compenser la discrimination inconsciente dans l’autre sens dont on fait preuve par défaut. Vous ne vous sentez pas concernée? Citez-moi quatre auteurs asiatiques que vous avez déjà lus, comme ça, de tête. Trop difficile? Alors, peut-être quatre auteurs asiatiques dont vous avez au moins entendu parler…

(Si vous lisez des mangas, mais aussi de la littérature, vous pouvez faire le test sans compter les mangas.)

L’Asie, c’est très grand. Il y a la littérature de là-bas et celle de tous ses immigrés qui écrivent en français, en anglais. Je suis moi-même d’origine asiatique. Et pourtant, c’était difficile pour moi d’aligner aussi peu que quatre noms d’auteurs que j’aurais lu ou envie de lire… À croire que je lis toujours la même chose, finalement, sans m’en rendre compte.

À cause du défi, j’ai dû me forcer à trouver de quoi lire au-delà de ma PAL. J’ai alors repensé à cette couverture qui m’avait bien fait rire sur Twitter : Man vs. Durian, de Jackie Lau. Rien que le titre est génial, non?

Jusqu’à présent, ses autres couvertures ne m’avaient pas tellement donné envie. Elle autoédite plusieurs romans par an, et ça se voit. Je n’en attendais pas grand-chose… Et j’avais tort. C’est un vrai coup de cœur, ma lecture préférée depuis le début de l’année, encore mieux que Hate To Want You, un sans faute. Et je n’aurais sans doute pas fait l’effort d’acheter ce roman sans le #NALreadathon. Donc, oui, on veut lire de bons livres! Et statistiquement, ça implique d’élargir ses horizons.

Avant de me lancer dans la chronique en tant que telle, une précision : le durian est un fruit tropical qu’on retrouve dans les cuisines d’Asie du Sud-Est. C’est ce qui est en photo sur la couverture, ce machin avec des piquants (la plupart de ceux qui se vendent sont pas mal plus gros). Très prisé, assez coûteux, il a comme signe distinctif… d’exhaler une puanteur abominable (« a cross between a gas plant and a sewage plant, with some eau de vomit thrown in for good measure »).

Selon moi. Jamais pu surmonter l’odeur, jamais pu goûter à ce truc. Oh, ma famille vietnamienne a prévu du gâteau au durian pour le dessert? Hard pass. Je suis avec Peter sur ce coup-là :

Who was the first person to try durian? What motivated them to look at a large fruit covered in giant spikes and think, « I wonder if that’s tasty? » What inspired them, when they split open the fruit and discovered it smelled like utter shit, to put it in their mouth?
It’s a mystery to me.

Il y a tellement de choses que j’ai aimées dans Man vs. Durian… C’est un livre objectivement sans prétention, une comédie romantique au style simple. Mais complètement maîtrisée, complètement réussie. Une fois de plus, je suis bluffée par le niveau de professionalisme des auteurs anglophones qui s’autoéditent. C’est un modèle pour moi.

Peter So, immigré de troisième génération, travaille dans l’aménagement paysager (vous savez, ces hommes qui viennent faire le jardinage pour les gens riches et/ou âgés). Il a une vieille inimitié avec le durian, depuis que son odeur légendaire a transformé ce qui aurait dû être sa première fois avec sa copine en une attente interminable à l’extérieur, en plein janvier…

À 26 ans, Valerie Chow vit chez ses parents et sert de la crème glacée dans la crèmerie asiatique de sa meilleure amie, Chloe. En réalité, elle a une formation de développeur informatique, mais, depuis que sa vie s’est effondrée, elle n’a plus ni carrière ni petit ami. Et elle n’en veut pas de nouveau, d’ailleurs. Après tout, elle l’a vécu, men are trash. Jusqu’à ce que les provocations de sa mère lui fassent inventer un nouveau copain imaginaire — appelé, tiens, au hasard : Peter!

Ah, et Valerie adore le durian… sous toutes ses formes.

Cette fois encore, j’ai beaucoup aimé l’héroïne. Peter la compare à un durian : pleine de piquants dehors, une crème à l’intérieur. Sa carapace est épaisse, mais l’auteure arrive à la rendre crédible, à trouver le juste équilibre entre un traumatisme réaliste et une envie sincère de donner une chance à Peter, de croire de nouveau au bonheur.

Il faut dire que Peter est le complément parfait à une telle héroïne. Lui aussi, je l’ai beaucoup aimé, et j’en ai été surprise. Il est nice, sweet, decent à l’extrême. Tout ce qu’on voit assez peu en romance, et dont j’ai moi-même appris à me méfier : un héros trop gentil a tôt fait de sembler mou, passif ou soumis. Peter ne m’a pas fait cette impression…

Parce qu’il m’a paru réel, malgré toutes ses qualités. Compréhensif et pro-féministe, il l’est, mais il est aussi un homme foncièrement sympathique, décontracté, facile à vivre. Son défaut? Il a peu d’ambition. Il n’aime pas se compliquer la vie. Et ça aussi, on le voit peu en romance. Or, c’est justement ce qui fonctionne ici.

Les qualités de Peter sont cohérentes entre elles. Il n’a jamais l’air d’un toutou ou d’un homme faible, parce que la simplicité et la générosité qu’il offre à Valerie sont inhérentes à sa personnalité. C’est sa façon à lui de la séduire, sa façon normale de « relationner ».

“What about, ‘Roses are red, violets are blue, sugar is sweet, and durian is disgusting’?”

L’humour, ça passe ou ça casse, et pour moi, c’est passé. (Je ricane comme une débile juste en relisant les passages que j’ai surlignés.) Il y a un running gag autour du durian qui devient, paradoxalement, l’un de leurs rituels d’amoureux. C’est ce que j’adore en romance : cette redéfinition perpétuelle et inventive de ce qui est « romantique ». Parfois, le romantisme, c’est courir après son partenaire pour le forcer à manger un truc qu’il déteste… haha!

“I would kiss you even if you’d just eaten a whole durian.”
“That’s the most romantic thing anyone’s ever said to me.”

J’ai aussi été agréablement surprise par la proximité que j’ai ressentie avec les protagonistes, juste parce qu’ils vivent à Toronto. Ça a beau être une autre province… Ça fait trois bouquins d’affilée que je lis qui se passent au Canada, et oui, ça fait une différence! Tout a l’air plus familier, plus vrai, me touche plus près du cœur.

Dans ce roman en particulier, qui relate l’histoire d’amour de deux jeunes Canadiens d’origine immigrée… Il paraît que c’est un truc d’Asiatiques que de passer son temps à bouffer… Je n’en sais rien, mais mon mari comme moi adorons manger et bien manger, et tout le début de notre relation (et encore aujourd’hui) s’est passé de restau ethnique en bar en simili-boui-boui planqué dans la banlieue. Pour moi, c’est ça, le Canada. C’est ça, ma vie. Et Jackie Lau en a fait un roman.

Et enfin, il y a les scènes de sexe. Quand j’ai découvert la première, j’avais envie de crier : « YES!!! » et de jeter les bras au ciel. Parce que, de toutes les romances que j’ai lues, celles où le héros ne réussit pas à donner d’orgasme à l’héroïne par la puissance immanente de sa superbite magique, ou à la rigueur de sa langue ou de ses doigts, se comptent sur les yeux d’une tête.

Alors, attention : j’adore que, dans les romances, les héroïnes prennent leur pied, et qu’elles aient des partenaires généreux, perspicaces et doués. Dans un paysage littéraire où on fait peu de place à la sexualité, au désir et au plaisir féminins, pour moi, ça reste potentiellement féministe. Mais quand t’en as lu cent, deux cents, trois cents… Encore une fois, moi, j’aime la diversité.

Or, la relation sexuelle entre Peter et Valerie est quelque chose que je n’ai jamais lu en romance — ni d’ailleurs dans aucun autre genre. Pas parce que ce qu’ils font est original, exotique ou inhabituel. Au contraire. Je soupçonne que c’est plus fréquent dans la réalité que ce qui passe pour le rapport sexuel standard… Pour ma part, en tout cas, je m’y suis beaucoup plus reconnue.

En surface, on pourrait dire que ça reprend le cliché « mon ex m’a dit que j’étais frigide ». Sauf que ce cliché est rarement traité de façon très féministe; il fait reposer toute la responsabilité du rapport sur l’homme, il établit la supériorité du héros dans une sorte de compétition macho sur le critère « qui réussit à faire jouir la fille » tandis que la fille en question est naïve, complètement ignorante de son propre sexe et de sa propre capacité à avoir du plaisir.

Rien de tel dans Man vs. Durian, qui est du reste très explicitement féministe. Le héros ne contrôle pas l’orgasme de l’héroïne, il n’en est pas l’auteur. Au contraire, c’est lui qui va devoir apprendre ce qui marche pour elle, l’intégrer à sa façon de faire pour en créer une nouvelle, la leur, celle qui est unique à leur couple. Bref, c’est trop cool.

“It’s just like To All the Boys I’ve Loved Before! Remember we watched it together? You secretly enjoyed it, even though you pretended otherwise. Why do you pretend not to like romance and things that are considered feminine? Was it a way of trying to fit in in your male-dominated profession?”

Ah! Une flèche en plein cœur…

Pour conclure, je suis vraiment ravie d’avoir découvert cette autrice; elle est tout ce que j’aime et espère dans la romance sans toujours le trouver, hélas. Si le livre vous intéresse, je vous signale qu’il s’agit du dernier tome de la série (mais en romance, on peut tout lire dans le désordre! on a le meilleur plan marketing, même Rachel Aaron le dit).

Le premier est actuellement gratuit en ebook, donc pas d’excuse pour ne pas tester! Ça s’appelle The Ultimate Pi Day Party; ça aussi, ça promet… On aime les héros nerd, non? Oh oui, on adore!!!

[Chronique] Ru, de Kim Thúy

Non, je ne lis pas que de la romance! Le #NALreadathon, comme tout défi, était aussi l’occasion de sortir de ma zone de confort et de lire des livres qui m’attirent moins à priori, mais qui manquent à ma culture générale. Ru est de ceux-là.

Son auteure, Kim Thúy, vit aujourd’hui dans la même ville que moi, en Montérégie! Avec ce premier roman, elle a remporté le prix du Gouverneur général (ici au Canada, c’est prestigieux!) et été traduite en une quinzaine de langues. Elle a depuis publié d’autres romans, tournant tous autour de ses origines vietnamiennes.

Non seulement Kim Thúy est donc une petite célébrité au Québec, et je ne l’avais jamais lue, mais je me sentais particulièrement concernée. En effet, je suis moi-même d’origine vietnamienne, et je me sens souvent complexée de ne pas mieux connaître le pays et la culture de mes grands-parents.

J’ai choisi d’appeler Ru une autofiction, parce que je sais que le récit est largement autobiographique. En même temps, l’auteure ne prétend pas se mettre en scène; c’est même l’inverse : le livre s’ouvre sur la présentation de la narratrice, qui a un autre nom que l’auteure, et brode même une métaphore là-dessus. On lit donc ce roman sans jamais savoir ce qui est inventé, modifié ou strictement authentique.

Peut-être ce qui me fait pencher du côté de l’autofiction est que, malgré de possibles éléments fictifs (notamment des mises en scènes de lieux, de personnes et d’époques que Kim Thúy ne peut avoir connus), beaucoup de passages souffrent de ce flou artistique qui est le propre des souvenirs. Plusieurs « vignettes », puisque c’est ainsi que le roman est écrit, dans un constant va-et-vient entre les moments et les pays, sont de simples tableaux, sans élan narratif. On manque parfois de clarté, de certitude, d’explication.

Pour moi, c’est une faiblesse du livre, que je n’excuse que parce que je sais combien il est difficile d’écrire à partir de souvenirs. Et seuls le devoir et l’envie de mémoire peuvent justifier qu’on écrive quelque chose de médiocre plutôt que rien du tout.

Comme elle-même, son personnage est né à Saïgon (aujourd’hui Hô-Chi-Minh-Ville) en 1968. Elle quitte le Vietnam en 1978 à bord d’un bateau, ce qui vaudra à ces immigrants le nom de « boat people ». C’est finalement l’histoire la plus connue, et ce n’est justement pas celle de ma mère, qui me reste opaque, largement inconnue (ma mère a quitté le Vietnam avec ses parents plus d’une décennie plus tôt).

Kim Thúy raconte son arrivée au Québec en hiver, sa première année à Granby, muette parce qu’elle ne parlait pas le français, le travail au noir, tous les petits boulots que ses parents ont fait ici après avoir connu la vie aisée de la classe supérieure à Saïgon, dans une grande maison avec des serviteurs. Si certaines vignettes étaient faibles, d’autres en revanche m’ont touchée, ou fait rire.

Mon père a retrouvé la trace de monsieur Girard, trente ans plus tard. Il n’habitait plus la même maison, sa femme l’avait quitté et sa fille était en année sabbatique, à la recherche d’un objectif, d’une vie. Quand mon père m’a rapporté ces nouvelles, je me suis presque sentie coupable. Je me demandais si nous n’avions pas involontairement volé le rêve américain de monsieur Girard à force de l’avoir trop désiré.

J’ignore aussi ce qu’un Québécois lambda connaît du Vietnam, mais une chose qui m’a plu et un peu rassurée, c’est la familiarité que je ressentais face à beaucoup de ces descriptions, de ces explications du Vietnam et de la culture là-bas. Peut-être ne suis-je pas totalement une banane, après tout?

Je suis allée au Vietnam en 2005, lorsque j’avais 18 ans, avec ma mère, mon grand-père, mon oncle, sa femme et ses enfants… J’ai revu et revécu ce voyage, les histoires d’enfance de ma mère sont revenues à la vie, et celles de ce grand-oncle qui a fait de la prison pendant la guerre, décédé aujourd’hui. « C’est tellement ça! » me répétai-je, tour à tour frappée, amusée, désabusée.

C’est un livre court, sans temps mort, qui se lit facilement, agréablement. Je l’ai apprécié et le conseille pour l’histoire et les sentiments qu’il contient, cette ouverture vers un monde et une expérience que vous connaissez peut-être un peu ou bien pas du tout. Pour autant, pour un texte qui a été si célébré, qui est tenu en si haute estime, je ne peux m’empêcher d’être un peu déçue.

Pour moi, ce n’est pas de la grande littérature. Il y a peut-être quelques éclairs ici et là, un potentiel qu’on devine dans cette première publication, mais je n’ai pas été impressionnée. Et ce n’est pas juste le format qui est difficile ou inhabituel pour moi. Dans le même genre, mémoires racontées de façon impressionniste, je trouve par exemple l’œuvre de François Cavanna beaucoup plus poignante.

[Chronique] Ayesha at Last, d’Uzma Jalaluddin

Ah, Ayesha… De temps en temps, on tombe sur un livre dont on adore le début… et qui retombe comme un soufflé à mi-chemin (ça m’avait fait ça aussi avec Falling for You, de Julie Ortolon). C’est très frustrant, beaucoup plus que l’inverse. Et, si toute la première moitié m’empêche de vous dire que c’est un mauvais roman, je ne peux m’empêcher de rester sur une impression amère de déception.

Ayesha at Last, c’est une réécriture d’Orgueil et Préjugés version musulmane, et on la doit à Uzma Jalaluddin, une autrice canadienne d’origine sud-asiatique (probablement indienne, comme ses héros). En principe, j’évite les réécritures de Jane Austen, car je suis presque sûre d’être déçue, mais j’étais trop curieuse… J’avais aussi tout simplement envie de découvrir une romance musulmane, pour changer.

Et celle-ci débute très bien. Khalid Mirza vient d’emménager avec sa mère à Scarborough, dans l’est de Toronto, après avoir vécu toute sa vie dans l’ouest de l’agglomération. Très pieux, portant la barbe et l’habit traditionnel, il est célibataire et donc vierge. Il croit aux mariages arrangés… et a pourtant tout de suite remarqué sa nouvelle voisine, une charmante jeune femme hijabi.

Ayesha Shamsi vient d’obtenir un poste de remplaçante dans un établissement secondaire. Mais ses premiers pas d’enseignante sont difficiles, et font ressurgir de nombreux questionnements : n’a-t-elle choisi cette voie que par sentiment d’obligation envers sa famille? parce qu’à 27 ans, elle est toujours célibataire et bien partie pour le rester? Que veut-elle réellement?

J’avais envie d’être séduite et, tout d’abord, je l’ai été. L’Islam occupe une place centrale dans cette histoire, mais, contrairement à l’image qu’on nous en donne souvent de l’extérieur, le ton est très léger, plaisant, feel good. C’est vraiment une lecture qui met de bonne humeur, qui donne envie de rire plutôt que de pleurer, une philosophie de vie que j’approuve totalement.

« Beta, there is nothing worse than watching your loved ones suffer. Promise you will always choose laughter over tears. Promise you will choose to live in a comedy instead of a tragedy. »

Un à un, on fait connaissance avec tous les personnages qui peuplent cet univers, du grand-père d’Ayesha, un ancien prof d’anglais jardinier qui aime à réciter Shakespeare, à Amir, le collègue de Khalid qui parle toujours d’alcool et de filles, en passant par Clara, la meilleure amie newfie d’Ayesha, non-musulmane, qui se laissera inspirer par Khadijah (la femme du prophète Mahomet)… C’est pittoresque et drôle sans forcer, tout en subtilité. Et je voyais en Ayesha elle-même une digne successeure de Lizzie Bennet!

« I’ve never had a boyfriend either. That doesn’t mean I want my family to pick out my husband like they’re ordering something off Amazon. »

Arrivée à la moitié, cependant, je me demandais si c’était bien une réécriture de la célèbre histoire d’amour d’Austen. Hormis quelques clins d’œil et une première rencontre entre Ayesha et Khalid qui tourne au vinaigre, l’intrigue me semblait en effet partie dans une tout autre direction. Et, finalement, me disais-je, peut-être était-ce tant mieux. Cela éviterait à ce roman une comparaison (forcément défavorable) avec Jane Austen.

Hélas. Hélas. À partir de la moitié, ça se gâte. Dans Orgueil et Préjugés, Lizzie et Darcy sont sur des longeurs d’onde complètement opposées jusqu’à la fameuse demande en mariage, laquelle remet les pendules à zéro et marque le début de leur rapprochement. Sous la prose pleine d’esprit, les personnages bien pensés et tout ce qu’on voudra, c’est avant tout un roman magistralement construit. Et c’est précisément là, au contraire, la faiblesse majeure d’Ayesha at Last.

Même si Khalid et Ayesha partent sur le mauvais pied, ils se réconcilient très vite et commencent à se rapprocher dès la première partie du roman. Et pourquoi pas, après tout! C’était différent, mais tout aussi plein de possibilités romantiques. Par exemple : l’avantage, quand tu t’interdis de toucher les femmes, c’est que le moindre contact devient insoutenablement chargé en sensualité…

Il y a aussi une ultime péripétie qui m’a délicieusement serré le cœur, un superbe all-is-lost dont je ne voyais pas, mais vraiment pas l’issue. Et c’est alors que l’intrigue d’Orgueil et Préjugés nous rattrape — au moment où on ne l’y attend plus, où elle n’a plus vraiment de sens. On a l’impression que les héros se transforment soudain en mauvais acteurs, chargés de jouer une histoire écrite à l’avance… pour d’autres personnes qu’eux.

Car, en fin de compte, les similitudes entre les personnages d’Austen et de Jalaluddin sont assez superficielles : le conflit principal d’Ayesha est de déterminer ce qu’elle veut faire de sa vie; celui de Khalid, de se libérer de l’emprise de sa mère. Pas grand rapport avec l’orgueil et les préjugés de Darcy et Elizabeth! Tout ce qu’accomplit le fait de ramener Austen dans l’histoire, c’est enlever tout suspense à la lectrice qui connaît ce roman par cœur.

Même pour ce qui est des aspects inventés, propres à l’histoire d’Ayesha et Khalid, j’ai eu la désagréable impression que l’autrice avait manqué de souffle pour terminer son livre. L’humour devient trop gros, on sombre dans la farce. Les réactions manquent de logique et de réalisme. J’ai fini ma lecture sans enthousiasme, malgré la jolie scène finale de mariage (à ce propos, j’ai googlé « hijab sari », et j’ai vu des tenues trop belles!!).

Bref. Pas un roman inintéressant, loin de là. J’ai quand même envie de vous le conseiller si vous voulez vous faire une idée de la vie au Canada et de la variété des pratiques et des expériences musulmanes modernes; ça reste assez chouette à lire. Mais, pour moi, on est vraiment passé à côté du plein potentiel de l’autrice et de ses personnages, et c’est dommage.

J’ai lu ce roman dans le cadre du #NALreadathon.

[Chronique] Hate To Want You, d’Alisha Rai

Première lecture dans le cadre du #NALreadathon de Delphreads, qui nous invite à lire plus d’auteurs asiatiques, et c’est pas loin d’un coup de cœur!

J’ai dévoré Hate To Want You, d’Alisha Rai, en à peine trois soirs, entre le rire et les larmes. Ma seule réserve, c’est que l’idée de base et la situation familiale des protagonistes m’ont semblé un peu artificielles, créées sur mesure pour les besoins dramatiques de l’intrigue. Heureusement, c’est compensé par la plume de l’auteure, qui réussit à insuffler sincérité et authenticité à ses personnages et à leurs conflits.

Livvy Kane est d’origine japonaise et hawaïenne. Nicholas Chandler est d’origine britannique et grecque. Livvy n’est pas blanche; Nicholas, oui, mais ils sont tous les deux des immigrés de troisième génération. Plus précisément, ils sont les descendants des cofondateurs d’une grosse chaîne d’épicerie, anciennement C&O… rebaptisée Chandler’s depuis que le père de Nicholas a persuadé la mère de Livvy de vendre sa part.

Amis depuis l’enfance, couple parfait à qui tout souriait, Livvy et Nicholas se sont séparés il y a dix ans à la suite de cette rupture entre leurs deux familles (je n’entre pas dans le détail de tout ce qui l’a causée). Livvy est partie et, officiellement, ils ne se sont pas revus…

En réalité, chaque nuit de son anniversaire depuis ce temps-là, Livvy texte un lieu à Nicholas, et ils s’y retrouvent pour baiser comme des bêtes. « One night. No one will know. » Ce sont les règles. Jusqu’à un rendez-vous manqué et le retour chez elle de la fille prodigue…

Ce drôle d’arrangement permet à Alisha Rai de rendre les scènes hot très chaudes d’emblée, et néanmoins réalistes. Contrairement à un couple qui débuterait, ils se connaissent en effet très bien, ils se font confiance, ils savent ce que l’un et l’autre aime sexuellement.

Peut-être que, comme moi, vous avez toujours une appréhension vis-à-vis des scènes de sexe quand vous entamez une nouvelle romance : après en avoir lu des centaines, puis-je encore être surprise et surtout intéressée par un passage érotique? Et, à chaque nouvelle auteure qui relève le pari, j’ai envie de lui tirer mon chapeau. Alisha Rai est de celles-là.

Objectivement, oui, elle écrit et décrit certaines pratiques que je ne me souviens pas avoir lues dans des romances avant (rien de hardcore cependant). Mais, surtout, elle réussit à rendre les scènes d’amour spécifiques à ses personnages. Leurs rapports n’ont rien de mécanique ou de générique. C’est leur relation et leurs personnalités qui transparaissent dans chaque détail, dans chaque petit geste ou réaction. Et j’ai trouvé ça excellent.

Et, puisqu’on parle de personnalité… j’ai énormément aimé l’héroïne. Tatoueuse (et tatouée), artiste et rebelle… Le premier contact qu’on a avec elle, c’est lorsque le héros reçoit des textos d’elle, non dénués d’un certain sarcasme. Et j’avoue que, sur le coup, j’ai eu une petite crainte. Je sais l’auteure ouvertement féministe; allait-on encore avoir droit à une héroïne cynique, épineuse, acerbe? Parce que ce n’est pas ma tasse de thé!

À ce propos, une note : à chaque fois que je tombe sur une telle héroïne, je prends la peine d’explorer mes sentiments. Seraient-ils issus d’une sorte de sexisme? Est-ce que je n’aime pas ça chez une femme parce que ce n’est pas « féminin »? Et, en fin de compte, je ne crois pas.

D’une, mon déplaisir ne vient pas d’un jugement que j’émettrais sur elles ou leur comportement. Seulement de l’aspect lourd et anxiogène qu’il y a à suivre les pensées d’une personne aussi négative. De deux, je n’aimerais pas davantage cette attitude chez un homme… En fait, je suis même persuadée qu’à cause des dynamiques de genre, il ne pourrait y en avoir un équivalent masculin.

Exemple : une femme qui plaisante qu’elle va casser la gueule d’un homme est « badass »… Mais un homme qui plaisante qu’il va casser la gueule d’une femme, c’est un violent, voire un psychopathe. Et c’est bien normal. (Il n’y a rien d’essentialisant à affirmer que le genre nous constitue de façon beaucoup plus profonde et complexe qu’un simple vernis social que l’on pourrait subvertir individuellement.)

Mais retournons à Livvy! Oui, elle a de la répartie, un côté sarcastique, mais pas que, et loin de là. Elle est aussi incroyablement vulnérable et, en même temps, capable d’autodérision… Et je me rends compte que c’est vraiment le cocktail parfait pour moi; une héroïne qui est féministe parce qu’elle est écrite avec humanité et compassion, et non pour prouver X ou Y à propos des femmes.

« All marshmallows are stubborn. Nothing that soft could hold its shape if it wasn’t stubborn as hell. »

Pour être plus concrète, elle est par exemple complètement vulnérable au héros, dont elle a conscience d’être restée amoureuse. Or, j’ai l’impression que, pour montrer qu’une héroïne est forte ou indépendante, beaucoup d’auteures se disent qu’elle doit être insensible, et notamment par rapport aux hommes ou à l’idée de couple. Elle doit résister au héros, ne pas tomber dans ses bras alors qu’il l’a fait souffrir, et avoir une espèce de recul intellectuel vis-à-vis des attributs de la masculinité hégémonique.

Livvy ne fait rien de tout ça… et son combat dans le roman est précisément d’arriver à se pardonner, à s’aimer, et à se persuader de ce qu’elle mérite en dépit de ce qu’elle semble faire ou vouloir. On pourrait dire que Livvy est « tout ce qu’ils disent que les femmes sont », et le talent de l’auteure est de nous montrer que cela ne la rend pas faible pour autant. C’est un peu comme ce qu’on dit du courage; ce n’est pas le fait de ne pas avoir peur…

« You can be strong and have moments of incredible despair, when everything feels like it’s collapsing in on you, and yes, when you feel like you want to die. Those moments are not weaknesses. They are simply moments. And they are not you. »

La réflexion par rapport aux héroïnes fortes et au genre, c’est de moi. Dans le roman, la force et la faiblesse sont plutôt conceptualisées sur l’axe de la santé mentale. Entre autres sujets, Hate To Want You est une romance qui traite de dépression, et pour cela aussi, on peut la souligner.