[Chronique] Nous qui n’existons pas, de Mélanie Fazi

Chronique no. 2 dans le cadre du #RaibowChallenge2020 : cette fois, je valide la catégorie 3, True Colors (oui, je les fais à l’envers…).

(Visuel par Mx. Cordélia)

En réalité, j’ai fini Nous qui n’existons pas avant Syncopation, le roman qui a fait l’objet de ma dernière chronique. Il faut dire que ce dernier est une brique, alors que le petit livre de Mélanie Fazi se dévore en une soirée. Seulement, il m’a fallu le temps de digérer cette lecture, tant elle a remué de choses en moi : des préjugés que j’ignorais, des interrogations restées sans réponse, des intuitions que je n’avais jamais explorées jusqu’au bout.

Autrice de fantastique et traductrice littéraire, Fazi nous livre ici un récit autobiographique, un témoignage de sa différence, sans jamais la nommer. Une absence, qui se reflète dans le titre, et qui a marqué sa vie : absence de désir comme d’intérêt pour les relations romantiques ou sexuelles.

Ce livre est né d’un article qu’elle a publié sur son blog à l’été 2017, Vivre sans étiquette (dont le texte est inclus dans Nous qui n’existons pas, mais à la fin, comme une annexe). Dans cet article, elle exprime la douleur de vivre sa différence sans pouvoir y mettre de mot ou, comme certains les appellent avec dédain, d’étiquette :

Il est là, l’intérêt de l’étiquette. Ce n’est pas s’enfermer dans une boîte, ce n’est pas chercher à tout prix la normalité, ce n’est pas couper inutilement les cheveux en quatre. C’est savoir qu’il y en a d’autres comme nous. Savoir que ce n’est pas un problème, et qu’on n’a pas à s’en vouloir de ne pas réussir à le résoudre ; c’est une identité connue.

Et pourtant, encore une fois, elle se retient de l’expliciter, cette étiquette. Il me semble qu’elle accepte (peut-être de plus en plus) d’être rattachée aux concepts d’asexualité et d’aromantisme; mais de là à les revendiquer comme une identité… Dans Nous qui n’existons pas, elle raconte très bien la raison de ses réticences : on a beau lire des témoignages, aucun ne nous reflète jamais parfaitement.

Ultimement, on reste seule. Seule face à soi-même, et seule à pouvoir se définir. Il n’y a pas d’instance supérieure ni extérieure qui puisse nous légitimer. C’est à nous de le faire.

Pour moi, c’est vraiment là le message au cœur de Nous qui n’existons pas, un message distinct de celui de Vivre sans étiquette, mais d’autant plus poignant, car finalement existentiel. Je crois que chacun d’entre nous peut faire l’épreuve de sa singularité radicale, et peut trouver en soi-même les raisons et la valeur de sa propre existence. Seulement, certains ont là-dedans moins de choix que d’autres.

En cela, et sous ses airs de simple témoignage sans prétention, ce livre a un vrai côté littéraire. D’ailleurs, l’écriture est de toute beauté — au point qu’elle m’a donné envie de découvrir la bibliographie de Fazi, moi qui lis peu de fantastique et de nouvelles.

Quand Nous qui n’existons pas est paru, fin 2018, j’ai surtout entendu parler de l’angle asexuel. Or, je m’intéresse à l’asexualité depuis 2010, et je me considère moi-même comme faisant partie du spectre. J’ai donc noté le titre, mais sans ressentir d’urgence à le lire, persuadée que je connaissais déjà le sujet.

Ce n’est que récemment, lorsque j’ai réalisé mes lacunes concernant l’aromantisme, que l’envie de découvrir ce livre m’est revenue. Et, l’ePub étant disponible gratuitement sur le site des Éditions Dystopia, j’ai pu le faire aussitôt!

Si l’asexualité est encore méconnue, que dire de l’aromantisme? Moi-même, qui étais donc familière du terme depuis une décennie, j’étais restée sur l’idée basique qu’une personne aromantique n’était jamais attirée par personne (du moins, une personne aro-ace; comme ma chronique de Syncopation le révèle, je n’avais guère plus réfléchi à la possibilité d’être à la fois aromantique et zedsexuel).

Or, Mélanie Fazi raconte comment, à 34 ans, elle a découvert qu’elle était attirée par les femmes. Cela m’a beaucoup chamboulé l’esprit, puisque ce qu’elle décrit, c’est la base sur laquelle je m’identifie comme hétéroromantique (et par conséquent zed- ou alloromantique, l’opposé de l’aromantisme).

Aujourd’hui encore, j’associe l’attirance amoureuse à une forme de gêne. Je ne veux pas que la personne concernée comprenne ce qu’elle m’inspire. Je ne cherche pas la réciprocité, de toute manière; et c’est ce que j’ai le plus de mal à faire comprendre aux autres.

Comme je me reconnais là-dedans! Et pourtant, dès que j’ai pu, je suis sortie, j’ai eu des relations avec des hommes, moi. Mais, depuis le temps, j’ai aussi eu tout loisir de bien décortiquer mes motivations : à quel point était-ce du conformisme? une tentative de combler un vide émotionnel? d’acquérir à travers les yeux des autres la valeur que je ne parvenais pas à me donner moi-même?

À quel point, aussi, est-ce dû à l’indécente facilité de se retrouver au pieu avec un type quelconque, juste en ayant été passive, en s’étant abstenue de dire non ou en ayant cédé à des demandes répétées? À quel point, enfin, cela m’a-t-il été guidé par un désir d’être en couple qui n’était, en définitive, pas forcément romantique?

C’est sans doute le point où j’ai le plus « débattu » avec l’autrice dans ma tête : sa définition du couple. Même si, avec le recul, je la comprends, et je reconnais y avoir moi-même longtemps souscrit. Quand notre pensée a beaucoup évolué, on oublie parfois la façon dont on pensait dix ans plus tôt…

Il faut dire que le passage dont je parle est aussi celui où Fazi s’étend sur son amour de la solitude, un amour que je partage par ailleurs, et qu’elle étaye d’anecdotes et de remarques qui ont trouvé beaucoup d’écho en moi.

Il y a pour moi quantité de moments précieux qui sont, par nature, impossibles à partager. J’aime voyager seule pour cette raison, parce qu’il y a des expériences qui ne peuvent naître que dans l’introspection. Comme cette heure magique que j’ai vécue lors de récentes vacances à New York, sur la page déserte de Coney Island, seule au bord des vagues à la pointe sud de Brooklyn, avec le Horses de Patti Smith dans les oreilles et une sensation d’euphorie incroyable qui montait et qu’un seul mot, un seul échange aurait suffi à faire éclater comme une bulle de savon. J’ai écrit ensuite cet instant pour tenter de le partager, mais jamais je n’aurais pu le vivre en compagnie de quelqu’un d’autre.

C’est beau, non? Et ça me parle à tant de niveaux; peut-être parce qu’elle touche ici à la raison fondamentale pour laquelle on écrit. Pour dire ce qui ne peut être dit, pour partager ce qui ne peut être partagé. Antithèse de l’écrivain : raconter sa solitude. Et ce thème, encore, qui revient : être seule, être soi.

Pour Mélanie Fazi, être en couple, avoir des enfants, c’est l’opposé de la solitude. Et avec ça, elle est vraiment venue me chercher… Si j’ai commencé par vouloir objecter, protester, je me suis vite rendu compte que ces objections n’existaient pas en moi, ou ne s’étaient pas cristallisées avant que son livre les provoque. C’est elle, en fin de compte, qui m’a forcée à analyser, à articuler mon besoin de solitude et mon besoin de couple, ce que je n’avais jamais fait avant.

Je suis écrivaine. La solitude, c’est mon métier. Alors, non, je n’ai pas besoin de solitude quand je rentre à la maison du bureau. Et je ne fais pas non plus partie de ces écrivains qui vont écrire dans les cafés pour se sentir entourés, pour voir des visages humains. Je vois mon mari et mon fils, le matin et le soir, et ça me suffit. La journée, la maison est à moi, je suis entièrement seule, et j’en jouis.

J’ai réfléchi à cette autre fausse évidence : que tout le monde a un travail, ou désire un travail. (La laboronormativité? LOL) Vue sous cet angle, notre vie privée est le seul espace de liberté qu’il nous reste pour choisir ou non d’être seul-e. Mais non. Ma famille, pour moi, est cette structure stable, cette contrainte de vie qui, pour beaucoup d’entre vous, est incarnée par un emploi, un travail salarié.

J’accepte de me lever le matin pour préparer mon fils pour l’école, comme d’autres acceptent de se rendre tous les matins à un lieu qu’ils n’ont pas choisi, à une heure qu’ils n’ont pas choisie, effectuer des tâches qu’ils n’ont, souvent, pas choisies non plus. Et mon espace de liberté à moi, c’est mon absence à moi… absence d’emploi, de travail officiel. Absence de patron, de clients, de managers, de collègues magouilleurs ou toxiques, d’horaires, d’échéances, absence de la nécessité d’être rentable.

J’entends beaucoup de monde qui dit : « Avoir des enfants n’a pas l’air facile; ça ne me donne pas envie. » Soit! Avoir un emploi, salarié ou freelance, n’a pas l’air plus facile; ça ne me donne pas envie non plus. (Toutes les affaires de harcèlement, voire d’agression sexuelle qui sortent depuis quelques années + Mélanie Fazi elle-même, vers la fin de Nous qui n’existons pas, évoque une possible expérience de burnout. Merci, mais non merci!)

Cela dit, en vérité, ce débat était dans ma tête. Une autre chose que j’ai beaucoup appréciée dans ce livre, c’est la maturité de l’autrice qui transparaît dans tout son discours. Une maturité qu’elle porte avec élégance, une sagesse bienveillante à laquelle je me sens, moi aussi, de plus en plus appelée, et que je ne peux que vouloir émuler :

Si l’on apprend une chose avec l’âge, c’est qu’aucune situation n’est idéale. (…) J’aime par-dessus tout, dans l’expérience du vieillissement, le fait d’apprendre une forme d’empathie et de comprendre que les autres aussi sont seuls, qu’eux aussi nous envient peut-être en secret sans se douter de ce que cache notre façade.

Magnifique… Dommage que je n’aie pas autant goûté à la postface de Léo Henry, qui m’a paru débarquer avec ses gros sabots où Mélanie Fazi avait été tout en subtilité, en justesse et en sophistication.

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